Les serviettes éponges dans les années 60...
Les serviettes éponges dans les années 60... ©Getty - Found Image Holdings
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Dans "La Colonie", une nouvelle publiée en 1953, Philip K. Dick imagine un grand complot des objets, où les choses du quotidien deviennent menaçantes, voire criminelles...

Aujourd'hui dans la pièce jointe, un thème et une interrogation : le complot des objets, ou faut-il avoir peur de sa serviette-éponge ?
 

A l'origine de cette question, il y a une nouvelle de l'auteur de science-fiction  Philip K. Dick qui s'intitule La Colonie. Elle a été publiée au milieu des années 50, vingt ans après, il en écrit un avant-propos :

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Le comble de la paranoïa ce n'est pas tout le monde qui se ligue contre vous, mais tout. Au lieu de "mon patron complote pour me nuire, on a "le téléphone de mon patron complote pour me nuire". De toute manière, même pour un esprit sain, il arrive que les objets paraissent posséder une volonté propre ; ils ne font pas ce qu'ils devraient faire, ils se mettent en travers de votre chemin, ils opposent une résistance anormale au changement. Dans ce récit j'ai essayé de concevoir une situation qui expliquerait rationnellement le sinistre complot des objets sans recourir au dérangement mental côté humain. Il m'a semblé qu'il fallait aller sur une autre planète. La conclusion de cette histoire dépeint la victoire finale de l'objet comploteur sur des innocents.

Philip K. Dick pose ainsi ce comble de la paranoïa : avoir peur non pas de tout le monde, ça serait encore trop simple, mais de tout. Et dans ce tout, il y a les choses inanimées, et notamment les objets. Car les objets sont là. Les objets sont partout. Les objets sont tout. Le comble de la paranoïa s'allie dès lors à une forme de comble du complotisme : les objets nous en veulent, délibérément, et s'organisent pour nous nuire.
 

C'est le principe du récit de La Colonie.
 

L'intrigue se noue autour d'une nouvelle planète bleue. Un paradis naturel et végétal récemment découvert, dont les scientifiques étudient la viabilité avant d'y envoyer je cite : "les piques-niqueurs" et leurs ordures, c'est-à-dire les premiers colons. Un scientifique étudie donc les bactéries au microscope : tout semble aller pour le mieux, aucun virus ne semble proliférer sur cette planète... jusqu'au moment où le microscope s'anime, et essaye, avec une violence certaine d'étrangler le savant. 

Plus tard, le même scientifique sort de sa douche, cette fois c'est la serviette éponge qui en veut à sa gorge, puis sa ceinture qui cherche à l'étouffer. Mais je m'arrête là pour ne pas divulgacher la suite du récit… Dans la Colonie, Dick cauchemarde notre relation aux objets et imagine plusieurs scénarios d'horreur avec eux. L'idée est simple et efficace : tout ce qui nous entoure - c'est-à-dire les objets - devient inquiétant, menaçant, voire même animé d'intentions criminelles.
 

Philip K. Dick accomplit ainsi, dans les années 50 ses premières incursions dans l'émotion paranoïaque. Les personnages et les univers paranos tomberont plus tard en pluie dans ses romans : des toxicos de son roman Substance Mort, aux objets à matière et à temporalités volatiles, dans Ubik.
 

Cependant, on l’a entendu dans son avant-propos, Dick insiste sur le fait de dépasser l'aspect démentiel, le côté dingue de cette vision des choses. Pourquoi ? Hypothèse : s'il importe pour Dick de dé-psychologiser la paranoïa, c'est pour en faire un sentiment littéraire. Confier une volonté aux objets, c’est une manière de percevoir, et une tâche pour l’écriture. Dick nous dit et nous montre qu’il existe un ordre occulte des objets, et une conspiration des choses. Toute son œuvre en témoigne.

C’est une manière d’exprimer une paranoïa littéraire particulièrement sensible dans l’aire américaine. Comme l’écrit Thomas Pynchon, autre grand parano-romancier, dans L’Arc-en-ciel de la Gravité : « si tu te caches, on te cherche » (Le Livre des Paranoïaques). 

Musique : John Carpenter, The Fog (Anthology : Movie Themes 1974-1998)

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