Le Port Vauban d'Antibes ©Getty - Blom
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Résumé

Pierre Choderlos de Laclos, l'auteur des "Liaisons dangereuses", se fend en 1787 d'une lettre à l'académie pour contester à Vauban le statut de grand homme, et le génie de ses constructions. Le romancier libertin s'y connaissait en fortifications.

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Pierre Choderlos de Laclos est surtout célèbre pour son roman épistolaire Les Liaisons dangereuses. A côté de ce chef-d’œuvre vénéneux et faussement moral, il n'a laissé qu'un petit nombre de textes, pas directement littéraires. Entre autres : un traité sur l'éducation des femmes, fou-rire dans l'assistance, et une longue lettre qui évoque la carrière et les créations de Vauban, en des termes pour le moins critiques. Le texte s'intitule "Lettre à messieurs de l'académie française, sur l'éloge de M. le maréchal de Vauban, proposé pour sujet de prix d'éloquence de l'année 1787"

Dans cette lettre, Laclos reproche à la vénérable assemblée de L'Académie Française de vouloir compter le Maréchal de Vauban parmi les Grands Hommes. Il faudrait, selon lui, apprécier l'œuvre de Vauban à sa juste valeur, à savoir celle d'un génie moyen.

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Que reproche exactement l'auteur des Liaisons dangereuses à celui de la citadelle de Lille quatre-vingt ans après sa mort ? Extrait de la lettre à l'académie.

"Qui pourra louer M. de Vauban, passant toute sa vie à fortifier, et ne faisant pas faire un pas à l'art de la fortification ? Qui pourra louer M. de Vauban, enterrant les millions avec une effrayante prodigalité, pour élever d'une main ces mêmes places qu'il renversait de l'autre si facilement ? Qui pourra enfin louer M. de Vauban, coûtant à la France plus de la moitié de la dette actuelle de l'État pour laisser à découvert une partie de ses frontières, et ne donner à l'autre que de faibles défenses dont l'insuffisance a été si bien connue, et si souvent prouvée, par M. de Vauban lui-même ?
Telles sont cependant, Messieurs, les tristes vérités que je dois mettre sous vos yeux. Daignez-y donner quelque attention, et vous verrez bientôt que, pour avoir été jusqu'à ce jour dissimulées ou méconnues, elles n'en sont ni moins évidentes, ni moins faciles à saisir."

La plume perfide de Laclos qui estime, si l'on nous permet des termes footballistiques et volontairement anachroniques, que Vauban se révèle meilleur en attaque qu'en défense. Car si ses œuvres de conquêtes militaires plaident pour lui, ses places fortes défensives sont jugées médiocres par le romancier. Dommage car c'est pour celles-ci qu'il est resté dans l’histoire. Poursuivons la liste des griefs : les œuvres de l'architecte sont dispendieuses, elles auraient coûté au royaume quelque chose comme : un bras.

Ensuite, et toujours selon Laclos, Vauban qui a fortifié la plupart des places de France, n'a littéralement rien inventé. Le fameux "système Vauban" auquel il a apposé son nom ne serait qu'une reprise habile du "système bastionné", apparu au quinzième siècle. Laclos ouvre ici une querelle d'experts en laquelle je serai bien incapable de trancher. Néanmoins l'opiniâtreté avec laquelle l'écrivain démontre que Vauban n'est pas un novateur, cette recherche minutieuse de l'invention et de l'avant-garde, est intéressante à lire en soi.

Le principal effet de la Lettre sur Vauban réside dans cette révélation : Choderlos de Laclos fut un fondu de l'art de la guerre et de la fortification des places. Comme l'oncle Tobie dans Tristram Shandy de Lawrence Sterne, le romancier était pris par la passion méconnue pour les forteresses, les tourelles, les bouches à feu, et le nombre précis d'hommes nécessaires à la bonne défense d'un site.

Une passion qui nous fait reconsidérer les intrigues diaboliques échafaudées par la Marquise de Merteuil et le Vicomte de Valmont, ainsi que la fameuse réplique de la marquise à la fin de la lettre 153 des Liaisons dangereuses : "Hé bien ! la guerre."

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Romain de Becdelièvre
Romain de Becdelièvre