Jean Ballard, André Gide et Paul Valéry ©AFP
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Résumé

Le poète Paul Valéry prononce en 1935 une conférence qu'il intitule "Le Bilan de l'intelligence" dans laquelle il médite et s'inquiète sur l'esprit humain, ses créations menaçantes, et les accélérations du monde.

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En 1935, l'écrivain et poète Paul Valéry prononce une conférence qu'il intitule "Le Bilan de l'intelligence", soit un programme ambitieux. Dans ce texte, l'auteur des Charmes constate qu'on ne sait plus "féconder l'ennui", et que tout a changé de face. Il s'inquiète des modifications profondes qu'apportent le progrès technique et l'accélération de toutes choses sur l'intellect humain.

Le texte de cette conférence fait suite à deux autres réflexions de Valéry : la crise de l'esprit en 1919, et la politique de l'esprit en 1932. Une enquête obsédante agite le poète sur le devenir de l'intelligence humaine en cette période de boum industriel du début du 20eme siècle. Quand Valéry parle d'intelligence, il parle d'un phénomène collectif, des esprits humains réunis capables de créer des grandes choses, comme l'électricité ou le capitalisme industriel. Il parle donc de politique.

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Dans le bilan de l'intelligence, Valéry se garde, contrairement à ce que pourrait sous-entendre son titre, de conclure. Il se demande si, je cite " l'esprit humain pourra surmonter ce que l'esprit humain a fait ? Si l'intellect humain peut sauver d'abord le monde, et ensuite soi-même ?" En d'autres termes : les créations de l'intelligence humaine sont en train de dépasser l'intelligence elle-même.

Notre monde moderne est tout occupé de l'exploitation toujours plus efficace, plus approfondie des énergies naturelles. Non seulement il les recherche et les dépense, pour satisfaire aux nécessités éternelles de la vie, mais il les prodigue, et il s'excite à les prodiguer au point de créer de toutes pièces des besoins inédits (et même que l'on eût jamais imaginé), à partir des moyens de contenter ces besoins qui n'existaient pas. Tout se passe dans notre état de civilisation industrielle comme si, ayant inventé quelque substance, on inventait d'après ses propriétés une maladie qu'elle guérisse, une soif qu'elle puisse apaiser, une douleur qu'elle abolisse.

On nous inocule donc, pour des fins d'enrichissement, des goûts et des désirs qui n'ont pas de racines dans notre vie physiologique profonde, mais qui résultent d'excitations psychiques ou sensorielles délibérément infligées. L'homme moderne s'enivre de dissipation. Abus de vitesse, abus de lumière, abus de toniques, de stupéfiants, d'excitants... Abus de fréquence dans les impressions ; abus de diversité ; abus de résonance ; abus de facilités ; abus de merveilles ; abus de ces prodigieux moyens de déclenchement, par l'artifice desquels d'immenses effets sont mis sous le doigt d'un enfant.

L'esprit humain est donc capable de créer ses propres chimères, des nouveaux désirs, et les moyens de les satisfaire. Valéry perçoit La splendeur et la misère de l'intellect humain, chose à la fois sublime, et monstrueuse.

D'habitude, après la lecture d'un tel passage, il serait d'usage de s'extasier sur le caractère actuel et / ou visionnaire de la pensée de Valéry. C'est plutôt un autre sentiment qui nous viendrait en tête : que penserait Valéry de notre monde ? C'est très exactement la question que Valéry se pose lui-même, à l'égard des penseurs qui l'ont précédé.

Car, pour expliciter la profondeur des changements qui se sont opérés dans la civilisation. Valéry imagine des petits récits où des figures du passé viennent visiter le monde moderne. L’auteur imagine ce que comprendraient Napoléon ou Descartes de notre époque ? Comment faudrait-il la leur montrer, ou la leur expliquer ? On a très envie de jouer aujourd'hui à ce jeu : que comprendrait Paul Valéry dans un call center délocalisé au Maghreb, ou dans le terminal d’un aéroport international. Comment lui expliquerait-on ?

Cette émission a été diffusée une première fois le 4 novembre 2021.

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