la carte de lecteur de la BNF de Walter Benjamin
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la carte de lecteur de la BNF de Walter Benjamin - Bibliothèque Nationale de France
la carte de lecteur de la BNF de Walter Benjamin - Bibliothèque Nationale de France
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Résumé

"Le capitalisme comme religion" c'est le titre sous lequel sont rassemblés des écrits fragmentaires du penseur allemand Walter Benjamin. Il y développe l'idée que le capitalisme provoque chez les hommes un mal nouveau : "les soucis".

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Au début des années 1920, le jeune philosophe allemand Walter Benjamin trace les contours et installe les fondations d'un vaste chantier de réflexion à la fois économique, social, religieux, messianique, historique, et philosophique. Ce grand projet porte un titre simple et tout à fait prometteur : "Le capitalisme comme religion". Le penseur y déroule une intuition profonde : le système capitaliste marcherait, et règnerait sur les hommes, à la façon d'une croyance religieuse. Mais d’une religion singulière car semblable à un culte ininterrompu, à une très angoissante fête permanente.
 

Malheureusement, Walter Benjamin ne mène pas l'entreprise à son terme, il abandonne l'œuvre en route. Et il ne nous reste de ce qui aurait pu être un très grand essai que des écrits fragmentaires. Ces textes dessinent une ébauche de réflexion, ils sont faits de phrases succinctes, d'éclairs de pensée, parfois opaques, et de suggestions bibliographiques (de la sociologie de Max Weber, au socialisme libertaire de Gustav Landauer). La lecture de ces fragments nous donne l'impression d'être à l'intérieur d’un carnet de Walter Benjamin.
 

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En tournant les pages du carnet, on tombe sur le court paragraphe suivant.
 

"Les soucis" : une maladie de l'esprit qui est propre à l'époque capitaliste. Pas d'issue spirituelle (non pas matérielle) dans la pauvreté, celle des moines gyrovagues-mendiants. Un état à ce point sans issue est culpabilisant. Les “soucis” sont l’index de cette conscience coupable propre à l’absence d’issue. Les “soucis” apparaissent dans la peur d'absence d’issue, non pas individuelle et matérielle, mais à l'échelle de la collectivité."

Le paragraphe est tour à tour synthétique, brillant et un peu obscur. Walter Benjamin essaye de remonter la genèse de ce qu'il appelle "les soucis". Qu'a-t-il bien pu vouloir désigner par une telle expression ? Le capitalisme serait l'époque des "soucis", et cette intuition est belle et profonde. L'époque capitaliste fabriquerait chez les hommes un mal nouveau et collectif : les "soucis". Benjamin met d’ailleurs le terme entre guillemets, pour bien montrer qu'il s'agit d'une citation, d'une expression qui flotterait dans l’air du temps, ou que l'on aurait déjà entendu. Sous le capitalisme, les gens déplorent leurs "soucis". Ces derniers ne seraient autres que le symptôme collectif du capitalisme comme religion, et aussi comme maladie.
 

En quoi et pourquoi ? Benjamin insiste sur l'absence d'issue spirituelle dans la religion capitaliste. D’où sa référence très étonnante aux, je cite : "moines gyrovagues-mendiants". L’expression désigne un ordre monacal particulier dans l'église chrétienne. Le terme est construit sur « gyro », soit « le cercle » en grec et « vagor », le verbe "errer" en latin. Les moines gyrovagues sont donc des moines qui tournent en ronds, des clercs pauvres et sans monastères qui errent seuls par les routes du monde. Dans la religion capitaliste, cet horizon de sortie spirituelle ET individuelle est bouché. Aucun salut ou aucune retraite ne sont possibles pour l'esprit, sous l'ère du capital, ni en monastère, ni hors du monastère.
 

Cette absence de possibilité de trouver une voie, un cheminement, ou une porte de sortie spirituelle en dehors de la fête infinie du capitalisme fabrique chez les hommes de la culpabilité collective.  Comme l’écrit Walter Benjamin dans un autre passage : « Le capitalisme est probablement le premier exemple d’un culte qui n’est pas expiatoire mais culpabilisant. »  Cette culpabilité serait précisément la cause des "soucis" chez les hommes.
 

Comment remédier à ces soucis ? Quelle issue trouver en dehors de la religion capitaliste ? Les fragments de Benjamin nous laissent en suspension.