"Sombre" de Philippe Grandrieux
"Sombre" de Philippe Grandrieux - SHELLAC FILMS
"Sombre" de Philippe Grandrieux - SHELLAC FILMS
"Sombre" de Philippe Grandrieux - SHELLAC FILMS
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Pour son premier long-métrage de fiction, "Sombre" sorti en 1998, le cinéaste Philippe Grandrieux a filmé les réactions des enfants devant un spectacle de marionnettes. Des images documentaires saisissantes qui captent une fonction primale des images.

C'est la scène d'introduction d'un film qui donne à voir de nombreux enfants.
Une scène documentaire dans un film de fiction.
Une scène de bruit et de fureur.
Une scène où un cinéaste renverse la caméra, pour filmer des spectateurs.
C'est la scène d'introduction d'un long-métrage, sorti en 1998 et intitulé Sombre, c'est une scène filmée par le cinéaste Philippe Grandrieux.
 

On en écoute seulement le son. Message à l’attention des auditeurs sensibles, éloignez-vous du poste ou baissez le volume.
 

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Extrait sonore de "Sombre" de Philippe Grandrieux

1 min

Les cris effrénés de plusieurs enfants qui retentissent dans une salle très faiblement éclairée. A l'image, on voit donc des petits visages filmés en plan large, puis en plans rapprochés et en couleur, avec une certaine qualité de grain, et un tremblement fiévreux de la caméra. Ces images sont à la fois magnétiques, terrifiantes, électriques et joyeuses. Et vraiment tout ça à la fois, et successivement.
 

Sombre est le premier long-métrage de fiction de Philippe Grandrieux, il a fait plutôt grand bruit à sa sortie, grâce à l'impressionnante frontalité de ses images, et notamment celles de ce début de film.
 

Mais d'où viennent-elles ces images ? Philippe Grandrieux les a prises dans un endroit tout à fait réel. Il a eu l'idée, tour à tour simple et géniale, de poser sa caméra dans un théâtre pour enfants qui donne des spectacles de marionnettes, dans le style de Guignol. On entend d'ailleurs distinctement un enfant s'écrier : "attrape-le !" et un autre hurler : "derrière toi !". On suppose donc qu'ils regardent des scènes de démêlés avec gendarme et bâton. Le réalisateur se contente de filmer les réactions de ce public en transe, mais sans nous montrer le spectacle qui les met dans cet état. Génie du point de vue.
 

42 min

Le résultat est à la fois fascinant et violent, amplifié par le montage, et une bande son bourdonnante. Philippe Grandrieux fait le choix d'ouvrir son premier long-métrage par une forme de pur spectacle. Nous, spectateurs de Sombre, regardons plusieurs très jeunes spectateurs regarder un spectacle dont on ne verra rien, mais qui les méduse et les fait hurler. Au fur et à mesure de la succession des images, le jeune âge des enfants finit d’ailleurs par cesser de compter : on regarde des humains qui crient. On voit se déployer une émotion brute. Le surgissement du cri devient fascinant à regarder.
 

Le spectacle de Guignol, tel que révélé par le regard et les cris des enfants, vaut dans la scène tous les films d'horreur du monde, toutes les fulgurances du cinéma, et tous les théâtres de la cruauté imaginés par Antonin Artaud. Les enfants filmés par Grandrieux sont-ils pour autant des modèles ? Non, puisqu'ils ne posent pas, et ils ne jouent pas. Ils sont ce par quoi passe quelque chose. Quelque chose de la fonction primale de tout spectacle, et peut-être de toute image, artistique ou non, explose ici à l'écran.