Borges à Buenos Aires en 1983 ©Getty - Christopher Pillitz
Borges à Buenos Aires en 1983 ©Getty - Christopher Pillitz
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Résumé

Le compositeur de tango Astor Piazzolla enregistre dans les années 60 plusieurs morceaux à partir de textes divers du grand écrivain et poète portègne : Jorge Luis Borges. Mais ce dernier ne se montre que peu sensible au résultat...

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On commence aujourd'hui par écouter un tango d'Astor Piazzolla enregistré en 1965. Il s'intitule "Alguien le dice al Tango", un titre que l'on pourrait traduire par "Quelqu'un parle au tango". Le texte de la chanson est interprété par le chanteur Edmundo Rivero, et il a été écrit par un certain Jorge Luis Borges.

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Le texte est écrit un peu à la manière d’une lettre adressée au tango. On pourrait en traduire, grossièrement, les premières mesures de la façon suivante :

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Tango que j'ai vu danser
sous un crépuscule jaune
par ceux qui étaient capables
d'une autre danse, celle du couteau.

Astor Piazzolla a donc mis en musique un texte composé par Borges, l'aède aveugle et génial de Buenos Aires. Le titre que l'on est en train d'écouter revêt donc tous les aspects d'une collision improbable, d'une rencontre sur les cimes, entre deux immenses artistes argentins. Deux arts majeurs se toiseraient et se croiseraient ici, la poésie et la musique, l'auteur d'avant-garde des Fictions et le compositeur du tango nuevo. Tout semble converger vers ce que l'on nomme, dans l’univers du rap qui n’a rien à voir, un featuring de la plus haute volée. Toutefois, quand on s'approche des modalités de cet enregistrement, et de ses conséquences, les choses ne paraissent pas aussi simples, et la foudre dégagée par la rencontre des deux monstres ne sera pas celle attendue.

En effet, Borges reçoit plutôt mal ces morceaux de tango composés par Astor Piazzolla sur ses propres textes. Car quand le compositeur et le poète utilisent le mot "tango", ils n'évoquent pas du tout la même chose. Les deux hommes ont une vingtaine d'années d'écart : Borges est né en 1899 et Piazzolla en 1921, et cette distance importe. Le large spectre du tango exprimé par toute l'œuvre de Piazzolla ne rencontre pas la définition plutôt stricte de cet art que s’est forgé Borges.

Le tango qu’aime l’auteur de L’Aleph, et dont il porte la nostalgie, est une musique de la fin du 19ème siècle, d’avant l'immigration italienne, dont Piazzolla est issu. Il s’agit d’une forme épique, que Borges n'a que peu directement connue mais qu’il a imaginé et mis en scène dans de nombreux récits, une expression née dans les bas-fonds et qui raconte la plupart du temps des bagarres au couteau qui finissent mal entre les caïds des faubourgs de Buenos Aires. Le texte de "Alguien le dice al tango" porte d'ailleurs la trace de cette forme de récit populaire, violent, viril, et un peu daté en ces années 60.

Borges, qui savait parfois être dur, formule cette remarque assassine à propos des enregistrements d’Astor Piazzolla, je cite : "Piazzolla no siente lo criollo". Traduction : "Piazzolla ne ressent pas le créole", c’est-à-dire : il ne ressent pas la musique strictement portègne, celle de Buenos Aires. Une remarque tout à fait limite, et limitée. Comme quoi l'avant-garde littéraire ne s'étend parfois pas aux autres arts, ni aux transformations des populations. La rencontre entre le texte classique de Borges et la musique de Piazzolla signe donc la rencontre de deux tangos divergents.

Cette chronique doit plus que beaucoup aux connaissances borgésiennes très précises de Federico Calle Jorda.