La Joconde au Louvre, après réouverture du musée en juillet 2020
La Joconde au Louvre, après réouverture du musée en juillet 2020 ©Getty - Chesnot
La Joconde au Louvre, après réouverture du musée en juillet 2020 ©Getty - Chesnot
La Joconde au Louvre, après réouverture du musée en juillet 2020 ©Getty - Chesnot
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Les historiens d'art Georges Didi-Huberman et Daniel Arasse ont insisté sur la difficulté de voir quelque chose devant la Joconde. Les conditions d'expositions de cette toile en auraient fait une star, et l'auraient ainsi rendue invisible.

En 1990, l'historien d'art Georges Didi-Huberman publie un essai qui porte pour titre Devant L'image. Il y développe toute une théorie autour des notions de visible, d'invisible, et de visuel. Il adresse aussi des questions aux fins de l’histoire de l’art, dans tous les sens du terme. Quand soudain, à la fin de l’un de ses chapitres, surgit brusquement le tableau de la Joconde, et ça n’est pas pour le meilleur… Extrait.
 

Une œuvre d’art devient-elle célèbre ? Tout sera fait pour la rendre visible, « audiovisuelle », et plus encore si cela se pouvait, et tous nous viendrons la voir, belle idole immortelle, restaurée, désincarnée, protégée par une vitre pare-balles qui ne nous renverra que nos propres reflets...

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et, il ajoute dans une note de bas de page :
 

Allez donc au Louvre devant la Joconde, si c'est une foule de touristes en reflet sur sa vitre que vous désirez contempler. Serait-ce là un effet visuel de plus, associé au culte rendu à l'image ?

La critique est sévère, et certains entendront peut-être dans l’assertion une pointe de snobisme... c'est aussi une belle idée. La starification de la Joconde va de pair avec une manière de la cacher, de la rendre invisible, comme sont invisibles et visibles les stars en chair et en os. La glace, à l'épreuve des balles qui a été posée sur l’œuvre renvoie inlassablement et imperturbablement aux visiteurs leurs propres reflets. Comme un miroir posé devant les touristes narcissiques que nous serions tous.
 

59 min

Ce miroir des touristes fait penser aux séries d’images " Audiences" du photographe anglais Thomas Struth réalisées dans les années 2000. L’artiste avait eu l’idée, simple et géniale, de poser un appareil photo à côté d’œuvres exposées au musée de l’Ermitage à Moscou, ou à la Galerie des Offices de Florence. L'appareil captait ainsi le mouvement et le regard des groupes de visiteurs internationaux absorbés par la contemplation des chefs d’œuvres. Ou quand les touristes, et leurs regards, deviennent des œuvres que l’on regarde à notre tour. Comme un miroir posé au pied de l'art lui-même.
 

Mais revenons à la Joconde, et à son invisibilité de star.
 

Avant la révolution spectaculaire marchande des images, ce statut de star a été conféré au tableau de Vinci par la pléthore de commentaires qui l'ont successivement recouvert, tout au long de ses cinq siècles d’existence. Des propos d’historiens d'art, de Giorgio Vasari à Kenneth Clark, aux commentaires de spécialistes venus d'autres disciplines : de Sigmund Freud à Paul Valéry.
 

Ainsi, un autre historien d’art, le maitre des détails, et saint patron des pièces jointes, à savoir Daniel Arasse, avait ainsi éprouvé un syndrome de mutité devant la Joconde et les discours qui l’entourent. L'auteur du livre On n'y voit rien, n’a pendant longtemps, et de son propre aveu, rien vu devant la toile de Da Vinci. 

Donc, peut-on encore voir quelque chose devant Mona Lisa ?
 

Quelques années avant Devant l'image, Georges Didi-Huberman avait évoqué la Joconde, dans un article publié en 1986 et intitulé « Une ravissante blancheur », repris en recueil dans Phasmes. Il avait fait une découverte visuelle assez vertigineuse. Extrait.
 

Regardons simplement la situation du portrait. Juste derrière la femme, qu'y a-t-il ? Un abîme. Et cela ne se voit pas souvent dans les portraits. Une femme au-dessus de ces gigantesques montagnes ? Elle est donc dans le ciel. C'est, disons, une « femme flottante ».

Le chef d’œuvre de Vinci repose dans le vide, dans une apesanteur paysagère qui donne le vertige. Voilà peut-être une chose à voir : Mona Lisa comme une star spectrale qui flotte, en apesanteur, sous sa vitre pare-balle.