Pierre Bourdieu à une manifestation de chômeurs en janvier 1998 ©Getty - Yann Latronche
Pierre Bourdieu à une manifestation de chômeurs en janvier 1998 ©Getty - Yann Latronche
Pierre Bourdieu à une manifestation de chômeurs en janvier 1998 ©Getty - Yann Latronche
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Résumé

Au moment où les banques centrales des états européens élaborent l'euro, Pierre Bourdieu se fend d'une diatribe analytique contre l'économiste libéral et directeur de la banque fédérale allemande. Illustration du Bourdieu pamphlétaire.

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Dans son numéro du mois de septembre 1997, le Monde Diplomatique publie dans ses colonnes un texte signé par Pierre Bourdieu. Il s'intitule "L'architecte de l'euro passe aux aveux". Le sociologue du Collège de France s'y montre particulièrement véhément et emporté. Pourquoi ? Parce qu'il a lu - dans l'avion précise-t-il - la prose d'un certain M. Hans Tietmeyer, économiste et directeur de la banque fédérale allemande, qui recommande aux états de l'union des coupes budgétaires et des efforts ordo-libéraux.

En cette année 1997, la monnaie européenne entre dans l'aube de son avènement, et Hans Tietmeyer est l'un de ses concepteurs. Bourdieu pressent alors le pouvoir à venir des banques centrales sur les états, et de l'idéologie néolibérale sur le continent, il prend donc à la lettre (et à la gorge) les phrases de M. Tietmeyer dans ce texte qui fait entendre une veine moins célèbre de son écriture : celle de l'écrit de combat, et du style pamphlétaire.

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« Il faut contrôler les budgets publics, baisser le niveau des taxes et impôts jusqu'à leur donner un niveau supportable à long terme, réformer le système de protection sociale, démanteler les rigidités sur le marché du travail, de sorte qu'une - ce "de sorte" mériterait un long commentaire - nouvelle phase de croissance (...) ne sera atteinte à nouveau que si nous faisons un effort - le "nous faisons" est magnifique - de flexibilité sur le marché du travail. »

Ça y est. Les grands mots sont lâchés, et M. Hans Tietmeyer donne un magnifique exemple de la rhétorique euphémistique qui a cours sur les marchés financiers. L'euphémisme est indispensable pour susciter durablement la confiance des investisseurs - dont on aura compris qu'elle est l'alpha et l’oméga de tout le système économique, le fondement et le but ultime, le telos, de l'Europe de l'avenir -, tout en évitant de susciter la défiance ou le désespoir des travailleurs, avec qui, malgré tout, il faut aussi compter, si l'on veut avoir cette nouvelle phase de croissance qu'on leur fait miroiter, pour obtenir d'eux l'effort indispensable. Parce que c'est d'eux que cet effort est attendu, même si M. Hans Tietmeyer, décidément passé maître en euphémismes, dit bien : « Démanteler les rigidités sur les marchés du travail, de sorte qu'une nouvelle phase de croissance ne sera atteinte à nouveau que si nous faisons un effort de flexibilité sur le marché du travail. » Splendide travail rhétorique, qui peut se traduire : Courage travailleurs ! Tous ensemble faisons l'effort de flexibilité qui vous est demandé !

Le texte, pourtant bref, de Pierre Bourdieu répète pas moins de quinze (oui quinze !) fois le nom de "Hans Tietmeyer" précédé du titre de civilité "Monsieur". Une figure de style satirique qui vise, par des marques de respect un peu trop appuyées et répétées, à déstabiliser l'adversaire.

Mais que reproche Pierre Bourdieu à M. Hans Tietmeyer ?
En plus de son orthodoxie néolibérale, et de sa passion pour les restrictions budgétaires, le sociologue français reproche à l'économiste allemand un certain usage du langage. Bourdieu démonte, terme après terme, le discours de ce père fondateur de l'euro. Pourquoi ? Parce que selon lui "Un entretien dévoile un univers", et les mots de M. Hans Tietmeyer se diffusent dans le réel et finissent par le former, ou le déformer. C'est pourquoi Bourdieu se propose d'analyser et de commenter ses mots à la manière d'un, je cite "texte sacré" pour mieux pourfendre le dogme, de ce qu'il nomme "la pensée Tietmeyer". L’affrontement entre le sociologue et l'économiste offrira au journal allemand Neue Zürcher Zeitung l'occasion de donner un surnom à Bourdieu : "le Zola des places financières".

Références

L'équipe

Romain de Becdelièvre
Romain de Becdelièvre