Quand la poésie de Nazim Hikmet prend le train

La gare d'Haydarpaşa en 1958
La gare d'Haydarpaşa en 1958 ©Getty - Science & Society Picture Library
La gare d'Haydarpaşa en 1958 ©Getty - Science & Society Picture Library
La gare d'Haydarpaşa en 1958 ©Getty - Science & Society Picture Library
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Dans les années 40, le poète turc Nazim Hikmet commence un long poème qui restera inachevé : les "Paysages humains". Une de ses parties prend pour cadre initial la grande gare d'Haydarpaşa à Istanbul...

La poésie peut-elle nous faire traverser une gare, et prendre un train ?  Oui. Évidemment. Elle peut, par exemple, le faire à Istanbul.
 

Au tout début des années 40, le poète Nâzim Hikmet est emprisonné dans la ville de Bursa par le pouvoir turc pour propagande communiste. C’est là qu’il entreprend l'écriture et la composition d'un poème gigantesque auquel il donne provisoirement le beau titre de "Paysages humains". Il nous en est resté de larges fragments. Parmi eux, une section s'intitule "En cette année 1941..." et son action commence dans la gare d'Istanbul. La gare d'Haydarpaşa, imposante bâtisse cubique, posée le long du Bosphore, sur la rive asiatique de la ville.

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Une odeur de poisson dans la mer,  
des punaises dans tous les sièges  
                               le printemps arrive à la gare d'Haydarpaşa.

Paniers et besaces  
                descendent les escaliers,  
                gravissent les escaliers,  
                s'arrêtent sur les escaliers.  
 

A côté d'un agent, un enfant  
- cinq ans, peut-être moins -    
                 descend les escaliers.  
Il n'a jamais eu d'état civil,  
mais il s'appelle Kémal.

Une besace monte les escaliers :  
une besace de tapisserie.  
Kémal qui descendait les escaliers  
           était tout seul  
                     - sans souliers ni chemise -  
                                   au beau milieu de l'univers.    
Il ne se souvient de rien, que de la faim,  
            et puis aussi, très vaguement,  
                         d'une femme, dans une pièce sombre.

Les broderies de la besace qui montait les escaliers  
            étaient rouges, bleues et noires.  
Les besaces de tapisserie, autrefois,  
                          allaient à dos de cheval, de mulet, ou en voiture.  
Aujourd'hui, elles vont en train.

Un extrait des Paysages Humains de Nâzim Hikmet, dans la traduction de Münevver Andaç, qui fut la compagne du poète.
 

Le long poème déploie, dans des vers libres, rapides et éclatés, tout ce qui peut faire la gare d'Haydarpaşa, à une heure de pointe. Il virevolte d'un passant à l'autre, il entre dans les têtes et en ressort avec une légèreté désarmante. Celles des riches au buffet de la gare, et surtout celles des pauvres, dans la salle d'attente des troisièmes classes.  Le poème enregistre les désirs, les souvenirs et les peurs, les pensées anodines comme les graves. Il y a des gendarmes qui escortent trois hommes avec des menottes et une femme. Des paniers et des besaces. Il y a les bruits de la guerre qui règne à l'Ouest, en Europe. Et il y a des morceaux de l'histoire turque.
 

Nâzim Hikmet attrape les biographies des hommes, des femmes et des enfants d'Istanbul sous l'horloge de la gare. Il les évoque, se pose sur eux plus ou moins longuement, puis repart. Il circule au milieu du fourmillement des usagers, et ce n'est pas une métaphore, puisqu'à un moment du poème, il se concentre sur le détail de fourmis qui emportent le cadavre d’un papillon...
 

Puis le poème prend un train. Je cite : "le rapide d'Ankara part à dix-neuf heures tapantes", et le train s'ébranle vers l'Est de la Turquie. La narration des Paysages humains embarque alors en voiture et suit le découpage des wagons, selon le numéro de leurs classes : troisième, seconde ou première. Car pour Nâzim Hikmet, poète et communiste, la répartition en classes importe.
 

Les éditions françaises des Paysages humains, poétiques, ferroviaires et politiques de Nâzim Hikmet ne sont plus accessibles en librairie, et c'est un manque. Ceci est donc un appel aux éditeurs français.

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