Louis Armstrong, en France, en 1955
Louis Armstrong, en France, en 1955 ©Getty - Pictorial Parade
Louis Armstrong, en France, en 1955 ©Getty - Pictorial Parade
Louis Armstrong, en France, en 1955 ©Getty - Pictorial Parade
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La poésie de Léon-Gontran Damas, poète guyanais associé au courant de la négritude, est très marquée par le jazz. Son poème "Shine" est dédié au grand jazzman Louis Armstrong, c'est aussi un texte de colère contre les "masques de chaux vive".

Aujourd'hui dans la Pièce Jointe s'invite un homme (et un poète) que l'on présente souvent, et injustement, comme le troisième membre de la négritude, par ordre de notoriété, après Léopold Sedhar Senghor et Aimé Césaire. Cet homme, et ce poète, c'est Léon-Gontran Damas.

Il est l'auteur d'une poésie heurtée et profondément marquée par la musique, moins chargée de mots aux étymologies baroques que ses confrères. Son œuvre peut-être la plus célèbre est un long poème qui s’intitule Black Label, publié en 1956, il comporte un passage fameux :

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nous les gueux      
nous les peu      
nous les rien      
nous les chiens      
nous les maigres      
nous les nègres

Mais le poème qui nous intéresse aujourd'hui est plus court, il est dédié au grand jazzman américain Louis Armstrong. Il est extrait de son premier recueil Pigments publié en 1937, il s'intitule "Shine", comme le verbe "briller".
 

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On entend la voix calme de Léon-Gontran Damas qui lit lui-même son poème, dans un enregistrement de 1976, soit deux ans seulement avant sa mort, et quarante ans après la publication de son recueil qui fut censuré à sa sortie.

La poésie de Damas est très marquée par une autre forme sonore créée par la diaspora noire : le jazz. Car Shine c’est aussi un titre de Louis Armstrong, issu d'une chanson populaire noire américaine des touts débuts du XXe siècle.

Qu'est-ce qui brille dans le poème "Shine" ? Hé bien, on l’a entendu, c'est le visage de celui qui chante. Le visage du poète ou du musicien qui porte une peau qui brillerait un peu à la manière de l'or. Damas reprend un des effets rhétoriques de la chanson où la couleur sombre de la peau du chanteur n'empêche pas qu'on l'appelle "shine" c’est-à-dire "éclat". Sauf que dans le poème de Damas, le visage brille "aux horreurs du passé", c'est donc une lumière d'orgueil et de défi, celle du moi colonisé.

On entend tout au long de "shine" un "je" qui s'oppose à un "eux". La voix du moi colonisé contre un "ils" colonisateur. Les mots "masques" et "case" apparaissent : soit un champ lexical propre au mouvement de la négritude. Une façon volontaire de mettre en avant les attributs classiquement associés au décorum d'une Afrique fantasmée par le blanc, et de les détourner. Car le masque est décrit ici comme "de chaux vive", c'est donc littéralement un masque blanc. Un masque, écrit Damas, à "l'arrogance automatique", le masque de celui qui réprime le marronnage avec ses lévriers.

Mais Damas en fait plus, dans le poème, le mot "por-no-gra-phie" est découpé en quatre syllabes par des tirets. Le mot "dé-gé-né-res-cence" plus tard subira le même traitement : ainsi ces mots associés au colonisateur sont découpés, scandés et explicités. Le calme de la voix de Damas en 1976 ne doit pas occulter une forme de violence logée dans ces premiers poèmes, et dans ce geste fort de découpage des mots.