Jorge Luis Borges devant la Sorbonne en 1978
Jorge Luis Borges devant la Sorbonne en 1978 ©Getty - Daniel Simon
Jorge Luis Borges devant la Sorbonne en 1978 ©Getty - Daniel Simon
Jorge Luis Borges devant la Sorbonne en 1978 ©Getty - Daniel Simon
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Dans le recueil de poèmes intitulé "Le Chiffre" de l'écrivain et poète argentin Jorge Luis Borges, on trouve un tout bref récit de rêve dans lequel un homme écrit un poème sur un homme qui écrit un poème sur un homme qui...

Aujourd'hui dans la Pièce Jointe, un auteur qui vient un peu après les surréalistes, et qui est né loin de l'épicentre parisien du mouvement. Un auteur qui s'est tenu à distance des principes et des idées surréalistes, mais dont l'œuvre a cependant une affinité certaine et profonde avec les rêves, leurs espaces, leurs temps, et leur mise en récit. Et cet auteur c'est Jorge Luis Borges.
 

La voix de Borges dans une archive de 1965. A la fin de sa vie en 1981, l'écrivain et poète argentin publie un recueil de poèmes au titre à la fois mathématique et énigmatique : Le Chiffre. Un alliage de pièces de natures très diverses : des poèmes aux formes variables et des proses brèves. Borges définit ironiquement dans sa préface son entreprise comme une tentative de "poésie intellectuelle", c'est à dire un oxymore. Parmi ces poèmes, on trouve ce court récit intitulé "Un Rêve". Le voici :
 

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En un lieu désert de l'Iran apparaît une tour de pierre, plutôt basse, sans portes ni fenêtres. Dans l'unique pièce (dont le sol est en terre battue et qui a la forme d'un cercle) se trouvent une table de bois et un banc. Dans cette cellule circulaire un homme qui me ressemble écrit en caractères que je ne comprends pas un long poème sur un homme qui dans une autre cellule circulaire écrit un poème sur un homme qui dans une autre cellule circulaire... Le processus n'a pas de fin et personne ne parviendra à lire ce qu'écrivent les prisonniers.

La Poésie intellectuelle n'empêche, on l’entend, ni le songe, ni le délire. On ne sait pas et on ne saura jamais si le rêve a été vraiment rêvé ou inventé par Borges, dans un Iran imaginaire, (et d'ailleurs pourquoi l'Iran ?). L’auteur nous donne ce récit de rêve qui coupe le souffle par sa clarté, sa synthèse et son infini potentiel. En une petite dizaine de lignes, Borges installe un cercle d'écriture vertigineux et infini. Un rêve qui fonctionne aussi comme une réflexion et un miroir, où l'auteur aperçoit l'un de ses doubles répétés.
 

Le rêve semble ici pour Borges une pratique sœur de l'écriture. Ces hommes qui s'écrivent les uns à la suite les autres le font dans une langue indéchiffrable mais dont on comprend le principe. Comme un rêve que l'on comprend et ne comprend pas à la fois. Une langue qui serait celle des rêves, et potentiellement celle de la littérature mondiale, dans une chaine infinie d'écriture et de miroir qui pourrait ressembler à l'histoire de la littérature et du monde.
 

Un merci particulier à Federico Calle Jorda pour son aide, et sa grande connaissance borgésienne.