Photo de migrants traversant la Manche prise le 15 mars 2022.
Photo de migrants traversant la Manche prise le 15 mars 2022. ©AFP - SAMEER AL-DOUMY
Photo de migrants traversant la Manche prise le 15 mars 2022. ©AFP - SAMEER AL-DOUMY
Photo de migrants traversant la Manche prise le 15 mars 2022. ©AFP - SAMEER AL-DOUMY
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Pourquoi les traversées de la Manche ont-elles fortement augmenté ces derniers mois ? Depuis le début de l’année, 22 800 réfugiés ont tenté de gagner les côtes anglaises depuis la France. C’est presque deux fois plus qu’à la même période, en 2021.

Avec
  • Virginie Guiraudon Directrice de recherche au CNRS, en poste au centre d'études Européennes à Sciences Po Paris

Ces derniers jours, le nombre de migrants tentant de traverser la Manche a atteint des niveaux records. Plus de 1.100 traversées ont été dénombrées dimanche 4 septembre 2022. Fin août 2022 déjà, 1.300 avaient été enregistrées en une seule journée. Depuis le début de l’année, 22 800 réfugiés ont tenté de gagner les côtes anglaises depuis la France. C’est presque deux fois plus qu’à la même période, l’année dernière. Comment expliquer la recrudescence de ces traversées sur de fragiles embarcations ?

Guillaume Erner reçoit Virginie Guiraudon, directrice de recherche au CNRS, au centre d'études Européennes à Sciences Po Paris, spécialiste des politiques comparées européennes d’immigration.

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Les raisons d’une augmentation

Traverser la Manche sur des navires de fortune est « un mode opératoire qui s’est développé en 2020 » selon Virginie Guiraudon, dans le contexte de la crise covid (avec des périodes successives de confinement et des « lockdowns » / fermetures) : il était devenu plus difficile d’accéder à un camion à Calais. On pensait que ce mode opératoire était donc contextuel, mais aujourd’hui, on s’aperçoit qu’il s’est pérennisé jusqu’à devenir très organisé. Cela pour deux raisons.

D’abord, il est devenu quasi impossible pour des personnes migrantes à la recherche de meilleures conditions de vie « d’avoir accès aux ports ou au tunnel sous la Manche » en raison du développement de nouveaux moyens très sophistiquées : du personnel, des capteurs de Co2, détectant la moindre présence humaine... Ensuite, les passeurs ont compris que faire partir une multitude d’embarcations des côtes françaises était nettement plus rémunérateur (1000 à 2 000 euros par personne). Beaucoup de bateaux partent en même temps (du nord de la France jusqu’à la Normandie) – ce qui est beaucoup plus difficile à appréhender pour les autorités, les garde-frontières.

Différentes nationalités et contextes géopolitiques

Dans les personnes qui arrivent en Angleterre, explique Virginie Guiraudon, on retrouve des nationalités qui, depuis plus de 20 ans, passent par Calais – en particulier les Afghans (la reprise du pouvoir par les Talibans en Afghanistan en août 2022 n’a évidemment pas changé la situation ; des Irakiens, des Iraniens. Des nationalités qui avaient déjà de la famille ou des communautés en Angleterre, précise la chercheuse.

Les personnes migrantes d’origine albanaise sont, quant à elles, bien plus nombreuses qu’avant, « 1 personne sur 5 » selon la chercheuse au CNRS. L’Albanie est l’un des pays les plus pauvres d’Europe dans lequel il existe une importante traite d’êtres humains et une forte résurgence des vendettas, « les voyages sont plus organisés ; on a même détecté sur TikTok des sortes de voyage organisés où on emmène les personnes en bus jusqu’au nord de la France » explique la spécialiste des politiques d’immigration au niveau européen.

Liz Truss, aux avant-postes sur le sujet de l’immigration illégale

« Les Albanais sont la priorité absolue » a asséné la Première ministre britannique nouvellement élue au 10, Downing Street. A la fin des années 1990, au début des années 2000, l’Angleterre constituait un point de chute où beaucoup de personnes migrantes avaient de la famille ou parlaient anglais. Ce n’est plus forcément vrai aujourd’hui. Pour Virginie Guiraudon, une partie des personnes migrantes qui se dirigent vers l’Angleterre, depuis la crise migratoire de 2015-2016, essaie au départ de trouver refuge et asile dans d’autres pays européens comme l’Allemagne, notamment. Mais à l’issue de parcours chaotiques, au cours desquels ils n’ont pas pu obtenir l’asile, ils finissent à Calais et l’Angleterre paraît plutôt comme le pays « de la dernière chance ».

Liz Truss a joué un rôle actif pour freiner les traversées par la mer puisqu’elle a signé un accord de réadmission – facilitant les reconductions vers le pays d’accueil - avec l’Albanie, alors que se développent en Angleterre des campagnes xénophones assez fortes à l’encontre des ressortissants albanais (désignés comme étant « les nouveaux Polonais »), selon Véronique Guiraudon.

Vous pouvez écouter l'interview en intégralité en cliquant sur le player en haut à gauche de cette page.