Pourquoi le couple Manouchian devrait-il entrer au Panthéon ?

Emmanuel Macron projette de faire entrer au Panthéon, début 2024, Missak et Mélinée Manouchian, deux résistants
Emmanuel Macron projette de faire entrer au Panthéon, début 2024, Missak et Mélinée Manouchian, deux résistants ©Getty - Simona Cristina / EyeEm
Emmanuel Macron projette de faire entrer au Panthéon, début 2024, Missak et Mélinée Manouchian, deux résistants ©Getty - Simona Cristina / EyeEm
Emmanuel Macron projette de faire entrer au Panthéon, début 2024, Missak et Mélinée Manouchian, deux résistants ©Getty - Simona Cristina / EyeEm
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Les époux Missak et Mélinée Manouchian, immigrés arméniens engagés dans la Résistance sous l’Occupation, pourraient bien entrer au Panthéon, début 2024. Un acte qui rendrait hommage aux étrangers communistes morts pour la France.

Avec
  • Denis Peschanski Historien, Directeur de recherche au CNRS, spécialiste de la mémoire de la Seconde guerre mondiale

Le 30 mars 2022, l’historien Denis Peschanski, le maire de Valence, le président de l’association Unité laïque et Katia Guiragossian, petite-nièce de Mélinée, ont été reçus à l’Elysée. Ensemble, ils ont défendu ­l’entrée dans la crypte du Panthéon du couple Manouchian. Une entrée qui pourrait se produire début 2024, autour de la date commémorative de l’exécution de Missak Manouchian, le 21 février 1944.

Après avoir pensé à panthéoniser l'avocate féministe Gisèle Halimi, Emmanuel Macron espère ainsi avoir identifié une candidature moins polémique.

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Missak et Mélinée Manouchian, rescapés du génocide arménien de 1915

Les époux Manouchian, résistants communistes pendant la Seconde Guerre mondiale face au nazisme, ont « tous deux connus un premier traumatisme avec le génocide arménien » explique Denis Peschanski. « Ils ont perdu leurs deux parents, tous les deux. D’abord protégés, cachés, ils entrent à l’orphelinat, puis viennent en France chacun de leur côté pour se retrouver ensuite. Missak arrive en 1925 à Marseille. Son engagement politique se forme assez vite, il va intégrer le mouvement communiste dans les années 1930 au sein duquel il assume des responsabilités. L’arrivée au pouvoir d’Hitler en 1933 est une prise de conscience très claire » à la fois pour Missak et Mélinée : ils décident de s’engager dans la résistance communiste au sein d’un groupe armé très actif contre l’occupant nazi, baptisé FTP-MOI.

Des résistants pas comme les autres

Leur organisation s’appelle les FTP-MOI. C’est un groupe de résistants étrangers, localisé en région parisienne. « MOI » pour « main d’œuvre immigrée ». « C’est la branche armée de la résistance communiste qui rassemble des francs-tireurs et des partisans communistes » détaille Denis Peschanski. « Ces groupes étaient d’abord destinés à encadrer les étrangers qui arrivaient en France dans les années 1920 et 1930. Ils sont d’abord mis en place par le mouvement syndical communiste puis par le parti communiste lui-même. Pendant la guerre, des groupes s’organisent et en particulier autour des étrangers au sein de la région Ile-de-France » dont font partie les époux Manouchian, explique l’historien membre de la commission en faveur de leur panthéonisation. « Il faut retenir que Missak Manouchian et sa femme seraient les premiers résistants communistes à rentrer au Panthéon » conclut Denis Peschanski.

Une campagne de dénigrement nazie qui va faire de ces résistants des héros

Missak Manouchian est arrêté le 16 novembre 1943. Sa femme, Mélinée, peu après, en même temps qu'un certain nombre du « reste de l’équipe » qui organise et articule la résistance, soit 23 résistants étrangers au total où les Juifs d’Europe centrale et les Italiens représentaient les principaux groupes de cette résistance communiste armée

Pour pointer du doigt le caractère « criminel » de leurs actions contre l’occupant, au premier rang desquelles le sabotage, les nazis placardent sur « tous les murs de Paris et au-delà la photo de ces 23 résistants » : ce sera « l’affiche rouge », vue de tous et popularisant d’un coup les visages de plusieurs de ces résistants étrangers communistes.

Denis Peschanski insiste sur le fait que Missak et Mélinée Manouchian « ont été repérés, filés pendant des mois, puis arrêtés et torturés par des policiers français, issus de la brigade spéciale des renseignements généraux. Ces étrangers se battent pour la libération de la France et sont ensuite torturés par des policiers français qui travaillent pour l’occupant allemand. Cette symbolique-là est très forte et je pense que c’est elle qui se retrouve au cœur de la panthéonisation du couple des ManouchianOn a voulu en faire des assassins, on en a fait des héros » résume-t-il.

Une reconnaissance mémorielle bien plus tardive

Il faudra tout de même attendre les années 1970 et 1980 pour que l’on reconnaisse pleinement le rôle des époux Manouchian, même si la figure du résistant Missak est le sujet d’un poème d’Aragon dans les années 1950, et d’une chanson de Léo Ferrer au début des années 1960.

Denis Peschanski explique le fait que le souvenir soit ravivé par la commémoration collective, souvent ultérieure aux faits historiques : « même pour Jean Moulin, on pourrait dire qu’il n’est rentré dans la mémoire collective qu’un 19 décembre 1964, quand il est rentré au Panthéon. C’est pourquoi la panthéonisation est un moment important. Il a été un personnage fondamental dans la résistance française mais il n’était pas dans la mémoire collective avant cela. Depuis, il y a les rues Jean Moulin, les lycées Jean Moulin… on en parle partout, mais pas avant. »

Dans les années 1950, on est en pleine guerre froide, qui plus est. « Globalement, la mémoire de la résistance tombe par rapport au sortir de la guerre. Il y a en plus une volonté de la part des gouvernants de mettre à l’écart les communistes », rappelle l'historien. Les héros étrangers de la résistance française qui ont survécu et avaient rejoints les pays de l’est, sous domination soviétique, « se retrouvaient au cœur de procès et donc évacués de la mémoire communiste, qui plus est », rappelle l’historien spécialiste de la Seconde Guerre mondiale.

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