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/ ©Getty - PhotoAlto/Anne-Sophie Bost
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L'Académie française s'inquiète d'un recours aux anglicismes dans la langue française. Un usage qu'elle juge abusif, en particulier dans le langage institutionnel. Le "franglais" est-il une menace pour la langue de Molière ?

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L’Académie Française s’inquiète de l’essor des anglicismes dans la langue de Molière. Dans un rapport rendu public mardi 15 février 2022, elle en appelle à la prise de conscience collective, estimant que l’emploi de certains mots anglais en particulier dans le langage institutionnel fait peser le risque d’une fracture sociale et générationnelle. « Click and collect », « Drive », « Franceconnect », « Before », « Kit »… l’emploi banalisé de ces expressions met-il en péril la langue française ?

Julie Neveux, linguiste, maîtresse de Conférences à Sorbonne Université. Auteure de « Je parle comme je suis », ed. Grasset (septembre 2020).

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Vous pouvez écouter l'interview en intégralité en cliquant sur le player en haut à gauche de cette page.

« L’écran de fumé » du franglais

Qu’est-ce que le franglais pour une linguiste ?

C’est un écran fumé. Ça ne correspond vraiment à aucune réalité, à aucun fait de langue qu’on puisse décrire. À quel moment dit-on qu’un mot cesse d’être anglais ou commence à être français ? C’est un long processus d’appropriation et la lecture nationaliste pour un mot n’a aucun sens.

Le rapport de l’Académie française ne fait qu’éveiller les mauvaises consciences et crée des complexes linguistiques.

La vitalité de la langue

Comment se constitue et évolue une langue ?

C’est une matière vivante. Elle évolue en piochant et prend tout ce qui passe. Elle prend beaucoup mais le temps fait son effet et elle ne garde que ce qui est pertinent et utile. La plupart des anglicismes mentionnés par l’Académie française sont évidemment des créations publicitaires qui n’ont aucune vocation à rester.

L’Académie française cite le « Covid » dans son rapport. Mais est-ce que le mot « Covid » est perçu comme un mot anglais ? Est-ce que ce n’est pas une réalité qu’il a fallu nommer et que tous les pays se sont malheureusement appropriés ? Une langue est obligée de nommer la situation dans sa diversité et dans sa différence.

La "xénophobie linguistique"

La langue française emprunte surtout à l’anglais. Est-ce qu’on ne pourrait pas imaginer d’autres emprunts ?

Etiemble en 1964 a inventé le mot franglais pour dénoncer l’invasion des mots anglais. L’Académie française s’énerve beaucoup sur les mots anglais et c’est normal puisque c’est ceux qu’on emprunte le plus en ce moment. Mais au XVIème siècle, il y avait déjà un certain Étienne, qui était l’imprimeur du roi, et qui lui s’offusquait beaucoup des mots italiens. Selon les époques on s’offusque de tel ou tel mot étranger et c’est toujours un discours patriotique qui forge ce rejet du mot. Certains linguistes parlent d’ailleurs de xénophobie linguistique.

Il y a eu des époques avec beaucoup d’autres emprunts, à l’italien ou à l’arabe. Il y a aussi de plus en plus d’emprunts aux cultures asiatiques en ce moment dans la gastronomie. On les perçoit moins. Ce qui dérange les académiciens, et je ne m’en moque pas du tout, c’est qu’il y’a une forme d’exclusion de ceux qui ne comprennent pas.

L’écart générationnel du franglais

C’est un problème de génération. Mais c’est vrai de tous les faits qui affectent le fossé entre les générations, les habits, les moeurs, les façons de parler, etc. C’est l’anglais qui aujourd’hui cristallise le plus la fracture générationnelle parce que c’est en anglais que de plus en plus de jeunes travaillent. C’est une langue d’experts, qui fait illusion et qui exclut ceux qui ne comprennent pas.

Cela irait-il plus vite aujourd’hui ? Est-ce que ces emprunts à l’anglais sont plus nombreux que ceux qu’on observait à d’autres langues auparavant ?

Les anglicismes que l’Académie française regrette sont plutôt des californismes selon Alain Rey. Ce sont massivement des emprunts récents pour désigner les technologies numériques.

Le rapport de l’Académie française mentionne toute une série d’emprunts au discours promotionnel et publicitaire. Or, évidemment que toutes ces institutions essaient de s’adresser à un public plus jeune... Il y’a certes beaucoup de mots anglais, mais ce sont les pratiques et la réalité de cette domination économique qui est le problème de l’Académie française, et non pas la langue qui ne fait que refléter cette réalité.