Geraint Rowland Photography
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Geraint Rowland Photography ©Getty
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Résumé

Avec Yves Citton, Gabrielle Halpern, Etienne Klein...

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Cette semaine nous revenons sur une série de tribunes qui font l’éloge de la nuance… 

Une fois n’est pas coutume, on peut commencer par citer une interview du média en ligne Brut. Vous savez, c'est ce site qui diffuse des vidéos engendrant en général des millions de vues et énormément de réactions très tranchées sur Internet. Cette semaine dans Brut, c’est notre collègue et ami Etienne Klein, producteur sur France Culture de la Conversation Scientifique, qui fait l’éloge de la nuance. 

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Pour expliquer le désamour de la période envers le concept, le physicien propose quelques hypothèses :  "Peut-être, dit-il, que la nuance, c’est un peu emmerdant, et les gens qui parlent sans nuances donnent l’impression d’avoir raison. Un propos nuancé se fragilise par la forme qu’il prend”. Autre hypothèse d’Etienne Klein qui regrette la tendance clivante des réseaux sociaux, la perte de nuance serait dûe à un bombardement continu d’informations : “notre cerveau ne peut pas toutes les gérer en même temps. Il doit donc pratiquer l’absence de nuance pour décider ce à quoi il va accorder du crédit ou rejeter d’un revers de main”. Le salut se trouverait dans “l’expression immodérée de la modération.

La modération, c’est aussi ce à quoi font appel trois sociologues dans le journal Le Monde, qui reviennent sur l’assassinat de Samuel Paty et regrettent “la cristallisation de positions irréconciliables sur la question de l’islam. « L'assignation à résidence politique des belligérants et l’exigence de prendre parti dans l’urgence ont pour conséquence d’empêcher ce qu’il advient de faire « événement », écrivent Samin Laacher, Joan Stavo-Debauge et Cédric Terzi.  Comment sommes-nous arrivés à une situation dans laquelle « prendre position » peut impliquer de mettre sa vie en jeu ? Quelles conditions historiques et politiques ont rendu une telle tragédie possible ? Pourquoi le simple usage rationnel de la critique peut-il susciter la vindicte et même coûter la vie ? C’est pourtant la pratique la plus élémentaire des sciences humaines et sociales, et elle se trouve, de fait, prohibée par certains de nos collèges, concluent les trois chercheurs, en référence aux débats de ces dernières semaines sur l’islamo-gauchisme.. 

Islamo-gauchisme, changement climatique, crise sanitaire, autant de défis que l’essayiste Yves Citton perçoit comme éléments centraux “d’une période de conflits radicalisés et inédits”...

Nous serions au devant d’une période de grandes tensions. Interrogé longuement par la journaliste Cécile Daumas dans Libération, Yves Citton perçoit la période comme étant “confronté à des choix difficiles” qui imposeront des « guerres culturelles et idéologiques”. Selon lui, le problème serait qu’en politique,  “on veut “vaincre” un ennemi comme on veut éradiquer un nuisible. Or, ajoute-il quand on se contente de vouloir éradiquer un nuisible, on déséquilibre un écosystème, et on se retrouve avec des nuisances qui peuvent être bien pires que les nuisibles eux-mêmes : Il n’y a pas de pire ennemi que la volonté folle d’éradiquer ses ennemis”

Alors comment nous battre contre ce qui nous détruit en cessant de nous battre en nous? se demande Libération. Pour Yves Citton, qui publie un essai sur la question aux éditions Les liens qui libèrent , il faut “faire avec.” “Faire avec, précise-t-il, n’est pas une affaire de tolérance passive, mais de collaboration active. Faire avec la fin de la nature à bon marché, ça veut dire faire avec moins de choses, mais faire avec plus de gens. Et l’essayiste conclue : Cela veut surtout dire qu’il faut d’abord  « faire avec » les laissés-pour-compte, « faire avec » celles et ceux qui ont de bonnes raisons d’être de moins en moins patients »

Dans la revue en ligne AOC, la philosophe Gabrielle Halpern nous propose, elle, de “faire avec” les Centaures…! 

Alors que les villes, l’habitat, le travail, les diplômes, les territoires ou encore les technologies et la nature elle-même s’hybrident constamment, la philosophe constate que nos “pulsions d’homogénéité” se radicalisent. Ce qu’elle entend par là, c’est une quête d’identité, dont elle rappelle l’étymologie : “qualité de ce qui est le même”. 

Face à ce modèle et pour penser le monde hors d’une réalité hérité du logos d’Aristote, et de notre penchant à tout vouloir définir et classer, Gabrielle Halpern propose la figure mythologique du Centaure, de “ce qui est mélangé, contradictoire, hétéroclite, tout ce qui n’entre pas dans nos cases”. Elle explique  : "Tant que nous réduirons la pensée à la raison, nous serons incapables de construire une théorie de la connaissance respectueuse du monde".  La philosophe ajoute : “si nous n’y prenons pas garde, demain tout s_era revendiqué comme une identité : races, sexes, politiques, militantismes, classes sociales, communautés, religions ou encore générations, avec toutes les conséquences que l’on peut imaginer. Ce sera le temps des fractures et de la grande lutte des identités.” “Des Centaures contre les purs sangs”._

On peut enfin reprendre une phrase d’Albert Camus cité par le directeur du Monde des Livres Jean Birnbaum dans Le courage de la nuance paru au Seuil : 

La polémique elle consiste à considérer l'adversaire en ennemi, à le simplifier, par conséquent à refuser de le voir. Devenus au trois quart aveugles par la grâce de la polémique, nous ne vivons plus parmi des hommes mais dans un monde de silhouette

Par Mattéo Caranta

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