Woke ©Getty - Peter Dazeley
Woke ©Getty - Peter Dazeley
Woke ©Getty - Peter Dazeley
Publicité
Résumé

Jean-Michel Blanquer a lancé le 13 octobre un think tank visant à repousser la culture woke. Cette semaine c’est une série de Tf1 qui est dénoncée pour avoir fait “l’apologie du wokisme” dans l’un de ses récents épisodes. Quelles batailles derrière ces mots ?

En savoir plus

Un dictionnaire bilingue

"Ce chanteur se dit woke, mais ce n’est pas vraiment un SJW ; c’est un cis-hétéro non déconstruit qui a fait son beurre sur l’appropriation culturelle. Si vous n’avez pas compris cette phrase, ce lexique est pour vous."

Publicité

C’est ainsi que l’Obs inaugure son dictionnaire bilingue woke-français où l’on apprend que le mot "wokisme" est devenu péjoratif, qu’il tire son origine de l’argot des Noirs américains woken, qu’il est une injonction à rester en "éveil" contre toutes les formes de discriminations et d’injustices sexistes, racistes, ou homophobes, "quitte à passer" précise Pascal Riché qui signe le dico_, "pour le ou la pénible de service"._ S’en suit un glossaire qui regroupe des mots comme "féminicides", "intersectionnalité" ou "racisme systémique", des concepts qui traversent la sphère médiatique depuis plusieurs mois et suscitent toujours beaucoup de remous, jusqu’à opposer une partie du monde universitaire sur l’existence présumée ou non de l’islamo-gauchisme, c’était en janvier dernier.  

Pour l’historien Pierre Vermeren, qui publie un billet sur le site du très polémique Observatoire du décolonialisme, le wokisme s’apparente à "une culture de l’annulation et un refus de l’histoire"__. 

Le professeur à l’Université Paris 1 qui décrit la discipline historique comme "une polyphonie pondérée" craint selon lui une "idéologie qui entende réécrire le passé des sociétés et comme feu le stalinisme, effacer les témoins gênants. Le wokisme, poursuit-il, anéantit le récit historique, casse les statues, brûle des livres [...] Il généralise l’exception et refuse dans le passé ce qui gêne son présent. L’éveillé est un purificateur."

Critiques également le psychanalyste Ruben Rabinovitch et le communicant Renaud Large sur le site du think tank "La fondation Jean-Jaurès", qui interprètent le wokisme comme le fruit d’une culpabilité triomphante : "Érotisée par ses mortifications, la société occidentale empoigne sa mauvaise conscience comme un nouveau sceptre, analysent-ils, "Culpabiliser, pour elle, c’est faire une bonne action". Ainsi selon les auteurs de cette note, "la logique de la pensée woke cherche à saper la rencontre avec l’altérité" à travers une pensée identitaire. Selon eux dans le "wokisme", "l’identité comme l’Histoire ne constituent pas une substance, une élaboration et un devenir mais, au choix, une copie de leur vision du monde ou un affront narcissique intolérable". Une dynamique que les deux auteurs comparent au principe de "mutabilité du passé" décrit dans 1984 de George Orwell...  

Dans Libération la politologue Réjane Sénac répond directement à cette tribune. 

La Directrice de recherche au CNRS et au CEVIPOF y dénonce la sémantique employée autour du wokisme devenue un moyen, selon elle, "de discréditer les analyses et les dénonciations des injustices à partir du moment où elles ne concernent pas les inégalités économiques et sociales". Pour la politologue, "La construction du wokisme comme un ennemi de la République [s’insère] dans une synergie transpartisane fondée sur la défense d’une conception conservatrice de la République, où l_e prétendu wokisme je cite, est brandi comme l’ennemi politique principal afin de disqualifier, au sens de sortir du jeu, l’analyse et la dénonciation du sexisme, de l’homophobie et du racisme en les rendant gravement subversives, car taxées d’antirépublicanisme".  _

"Républicain", "antirépublicain", le chercheur Fabien Escalona se penche sur l’omniprésence de la référence républicaine dans le débat politique français...  

C’est dans la Revue du Crieur publié ce mois-ci que Fabien Escalona retrace, à partir des éléments du débat contemporain, notamment des dernières élections régionales, ce qu’il décrit comme "une lutte de sens" autour du terme "république" et de ses déclinaisons.  

"La République ne désigne plus une forme institutionnelle, à savoir une simple non-monarchie, elle est devenue un totem autour duquel nous sommes appelés à communier sous contrôle et sans possibilité de le discuter ni de le remettre en cause". Et le politologue décrypte l’histoire ce qu’il décrit comme un "rapt conservateur", du réinvestissement du mot "République" par une partie de la gauche sous les mandats de François Mitterrand à son identification autour d’une représentation stricte de la laïcité et de l’ordre. "Il est remarquable souligne-t-il, que la rhétorique de combat du républicanisme, confrontée jadis à des puissances et des élites conservatrices, soit désormais dirigée contre des groupes sociaux ayant le mauvais gout de contester les injustices qu’ils subissent".  

Woke ou République, les armes discursives n’ont pas dit leurs derniers mots.  

Par Mattéo Caranta

En savoir plus : "Woke"
38 min
Références

L'équipe

Portrait de Mattéo Caranta
Portrait de Mattéo Caranta
Mattéo Caranta
Production