Manif. contre le 1er ministre islandais suite aux révélations des Panama Papers
Manif. contre le 1er ministre islandais suite aux révélations des Panama Papers ©Reuters - Stringer
Manif. contre le 1er ministre islandais suite aux révélations des Panama Papers ©Reuters - Stringer
Manif. contre le 1er ministre islandais suite aux révélations des Panama Papers ©Reuters - Stringer
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Les Panama Papers laissent planer un soupçon collectif sur les pratiques de l'élite internationale, des pratiques déjà largement soupçonnables avant ces révélations.

C’est intéressant cette notion de soupçon… (déjà parce que – vous savez que je ne peux pas m’en empêcher, soupçonner, c’est sub-specio regarder par-dessous, donc dévoiler d’une certaine façon…) mais surtout parce que le soupçon, c’est indiscutablement ce qui préside à ces révélations dont vous n’avez pas fini d’entendre parler, remarquablement mises en scène par le journal le Monde, en France et dans une centaine de journaux à l’international.

Il n’y pas que le travail d’analyse et de coordination qui est remarquable dans cette affaire des Panama Papers… il y a la méthode de divulgation… le feuilletonnage, qui s’inscrit exactement dans la narration contemporaine, à l’heure des séries : à chaque jour son épisode, et sa révélation. Le Monde a ainsi annoncé, dès hier, qu’il révélerait dans l’épisode du jour, celui d’aujourd’hui, l’implication d’un grand parti politique français…

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Et le suspens – le soupçon est à son comble, le Parisien aujourd’hui essaye de jouer à la devinette… le journal est allé musarder du côté du PS, des Républicains… mais c’est de l’avis général du côté du FN que ça sent le plus le roussi… l’un des cadres du Front National, « l’ancien du GUD Frédéric CHATILLON, mis en examen dans l’affaire de financement du parti, a pris les devants sur sa page Facebook pour annoncer qu’il allait être cité dans l’affaire panaméenne ». Le Parisien conclut, par une autre folle rumeur… et si c’était Jean-Marie LE PEN, lui-même, qui était concerné…

Le soupçon plane… et c’est bien autour de cette notion de soupçon que tout s’articule. Jérôme FENOGLIO ne dit pas autre chose dans son édito du Monde : « La plus dangereuse des failles [mises au jour par les Panama Papers], c’est le soupçon. On pourra toujours continuer à s’offusquer du complotisme ambiant, déplorer le rejet des élites et la montée des populismes : rien ne sera crédible tant que persistera cette intuition qu’une infime part de l’humanité s’exonère, en cachette, des devoirs communs et de l’intérêt général. On pourra toujours débattre de ce qui est légal, immoral ou illicite dans les structures offshores : aucun distingo ne sera audible tant qu’il sera recouvert par ce sentiment d’injustice nourri par l’avidité de quelques-uns. »

Et Maude VERGNOL ne dit pas vraiment autre chose dans son édito dans l’Humanité, lorsqu’elle écrit : « L’évasion fiscale n’est pas un « dysfonctionnement », mais bien le nerf de la guerre d’une classe sociale mobilisée au-dessus de tous les Etats pour ne pas contribuer à la solidarité nationale. A chaque scandale révélé, les cris d’orfraie le disputent aux bonnes résolutions, aussi crédibles que la déclaration triomphale de Nicolas SARKOZY en 2009 : « Les paradis fiscaux, c’est terminé. »

« Ressort de tout cela une impression de nausée et un sentiment de révolte, écrit encore Bruno DIVE dans Sud Ouest. Tout cet argent détourné, dissimulé, souvent inutilisé, quand des peuples entiers vivent sous le seuil de pauvreté ! (…) Tous ces pays de cocagne – comme l’Algérie – que la corruption et les détournements de la manne pétrolière confinent dans le sous-développement. »

Ce qui amène Bernard STEPHAN, dans la Montagne, à cette conclusion : « Les puissants peuvent se payer des experts de la dissimulation foulant au pied toute morale, les humbles s’acquittent de leur devoir de solidarité. (…) Ce sont tous les populismes de la planète qui vont ainsi se nourrir de l’immoralité d’un système dont les bénéficiaires sont les premiers à prôner la rigueur. »

Le soupçon… c’est aussi le pressentiment que l’on peut avoir

Oui, dans cette ère du soupçon… il y a aussi le fait que toute cette affaire, que les noms qui tombent ne sont pas une grande surprise… que chacun d’entre nous le soupçonnait déjà un peu… qui peut s’étonner de voir surgir dans ces listes des personnalités aussi hautement recommandables que Patrick BALKANY, Jérôme CAHUZAC (déjà tous deux inquiétés dans des affaires politico-financières), Michel PLATINI lui aussi déjà embourbé dans un scandale financier ou même des parangons de vertu comme Vladimir POUTINE, Bachar AL ASSAD ou Abdelaziz BOUTEFLIKA et leur entourage ?

Tout cela était largement soupçonnable, donc… c’est ce qu’écrit Raymond COURAUD dans l’Alsace : « Ce qui est affligeant, c’est que ce tsunami de boue ne surprend finalement pas grand monde. » « Sans surprise, les premiers noms sur la liste président quelques uns des régimes les plus corrompus de la planète, au Maroc, en Syrie, dans les Emirats Arabes ou en Arabie Saoudite, écrit pour sa part Jean-Louis HERVOIS dans la Charente Libre. Faut-il s’étonner d’y trouver des très proches de Poutine, le président ukrainien en personne et une avant-garde de la nomenclatura chinoise ? (…) Personne n’imagine que ces révélations vont faire basculer le combat entre vice et vertu sur la planète finance. »

Et c’est certainement ce qui contribue à entretenir cette ère du soupçon et de la résignation… parce que, toute impressionnante que soit cette fuite… ces Panama Papers ne sont « qu’une goutte d’eau dans l’océan trouble de l’évasion fiscale, estime Philippe MARCACCI dans l’Est Républicain. Malgré son importance, Mossack Fonseca n’est en effet qu’une société parmi d’autres. »

Il suffit pour s’en rendre compte de jeter un coup d’œil à la carte publiée ce matin dans le Parisien : les 30 territoires dans le viseur de Bruxelles… avec une concentration très forte dans les îles caribéennes… « 30 Etats et territoires non coopératifs retenus comme tels par la Commission Européenne en juin 2015 ». Et dans chacun de ces territoires… combien de Mossack Fonseca…

Ironie de la mise en page… juste sous cette carte, à la question « Le Panama est-il un paradis fiscal ? », le journal répond, très clairement : « Officiellement, non. »

Mais pourquoi, me direz-vous… et c’est là que ça devient croquignolet… parce qu’il a été retiré des territoires dits « non coopératifs » de l’OCDE en 2012… grâce à une procédure de conventions fiscales bilatérales. Pour sortir de cette liste, il fallait signer 12 conventions. En 2011, le Panama en comptait 11. Et devinez qui est le 12ème pays à avoir signé une convention pour permettre au Panama de sortir de la liste noire de l’OCDE ? Bingo, c’est la France : « Le gouvernement de François FILLON a demandé au Parlement de ratifier rapidement une convention (…), le texte a été adopté, le Panama est donc sorti de la liste des paradis fiscaux grâce à la France », relate Le Parisien.

« On dira que c’est une tâche sans fin, conclut Laurent JOFFRIN dans son édito dans Libé, et qu’un paradis fiscal ramené à la raison est remplacé par un autre. Il y a quelque chose de Sisyphe dans ce travail de moralisation. Mais comme dit le philosophe, il faut imaginer Sisyphe heureux. »

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