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Une salle des machines sous le signe de la traduction et de la poésie dans la prose, des promenades poétiques en compagnie de Cécile Wajsbrot et de Jean Rouaud, où l'on croise les fantômes de Virginia Woolf, de Paul Verlaine, de Charles Baudelaire et d'Arthur Rimbaud.

Avec

Première partie. Entretien avec Cécile Wajsbrot

Mathias Enard s'entretient avec Cécile Wajsbrot, autrice de nombreux romans et récits, parmi lesquels La Trahison (1997), Memorial (2005), L’île au Musées (2008) ou Sentinelles (2019).  Cécile Wasjbrot a également traduit de l’anglais deux ouvrages de Virginia Woolf, Des phrases ailées et Les vagues. Elle vient de publier Nevermore, roman poétique et maritime, dans lequel on retrouve la présence de l'œuvre de Virginia Woolf sous la forme d'un exercice de traduction de Time passes, et du motif d'une maison abandonnée que l'écrivaine décrit cette seconde partie de La Promenade au phare. 

L’idée était de faire du processus même de la traduction un élément narratif. C’est une quête, un roman de formation, mais au lieu d’être une quête du sens de la vie, c’est une quête du mot juste, du sens de la langue. Je voulais que l'exercice de traduction de ce passage du texte de Woolf nous entraîne du côté de lieux disparus comme la ville de Dresde avant la guerre ou d'un certain quartier du Lower East Side à New York. Nevermore est une traversée, qui après être passée par une succession de paysages de destruction, d’engloutissements, de disparitions, débouche sur une reconstruction. Même si c’est un casse-tête, si on y rencontre le doute voire une sorte de désespoir, parce qu’on se dit qu’on y arrivera jamais, la traduction reste une activité porteuse d’espérance, puisqu’on arrive à transmettre quelque chose. Traduire cela veut dire que l’on fait passer de l’autre côté, on arrive forcément quelque part.

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  • Cécile Wajsbrot, Nevermore, Le Bruit du Temps

Seconde partie. Entretien avec Jean Rouaud

Mathias Enard s'entretient avec Jean Rouaud, romancier et essayiste, auteur notamment du cycle romanesque Le Livre des Morts (éditions de Minuit) qui s’ouvre par Les Champs d’honneur (Prix Goncourt 1990).
Dans La Constellation Rimbaud, Jean Rouaud s'attache au parcours du poète, né à Charleville-Mézières en 1854, à travers sa biographie et les figures de ceux qui l'ont côtoyé, sa mère, son frère Frédéric, sa sœur Isabelle, Mariam, la femme épousée en Abyssinie ou encore l'abbé Chaulier qui le confesse sur son lit de mort. Au cours de cet entretien, Jean Rouaud évoque les raisons de sa passion pour l'auteur des Illuminations :

Ce qui me fascine chez Rimbaud, c’est ce mystère de son arrêt de la poésie, ce moment de sa vie où il se trouve confronté au réalisme. S’il arrête la poésie, c’est que l’alexandrin, le sonnet, ne lui semblent plus adaptés à la modernité dont il est le témoin. Lui qui pourtant est capable de pondre des vers avec une facilité déconcertante, constate, après ses voyages à Londres, que cette modernité industrielle, en même temps qu’elle est en train de défaire le monde, défait ce qui a été le quotidien des poètes depuis la Chanson de Roland, depuis Ronsard, à savoir rendre compte du monde de façon rimée. Après Une saison en enfer, Rimbaud comprend que pour étreindre la "réalité rugueuse", il est obligé d’abandonner le lyrisme. Mais alors sans les artifices poétiques de la rime et du vers mesuré, il devient Zola. C’est pour cela qu'il va rêver d’être journaliste, parce que le journaliste est un écrivain du réel. Ce qui me frappe, c’est que ce "quelque chose s’est passé qui fait qu’on ne peut plus avec les formes existantes" est au fond le même constat qui conduira Nathalie Sarraute et les auteurs du Nouveau Roman à considérer que le roman tel qu’on l’a pratiqué depuis Balzac est mort, parce qu’il n’est plus apte à rendre compte des changements profonds du XXe siècle, fracturé par le traumatisme de deux guerres mondiales. 

  • Jean Rouaud, La Constellation Rimbaud, Grasset
À réécouter : Le temps et l'espace

Le message de Violaine Bérot

On se souvient qu’autrefois, dans les paquebots et les cargos, de magnifiques transmetteurs d’ordres en cuivre faisaient résonner les instructions de la passerelle jusqu’aux entrailles du navire.

Il se trouve que j’ai vécu, plusieurs années durant, dans une petite cabane de montagne, sous une paroi rocheuse. Dans cette paroi, juste à l’aplomb de ma cabane se trouvait votre grotte. Il se trouve que dans ces années de ma vie, j’ai connu des moments difficiles. Il se trouve que vous, les fées, étiez là, entre ma cabane et le ciel, à veiller sur moi. J’ai cherché longtemps comment vous remercier de m’avoir, durant ces années douloureuses, sauvée des griffes d’un très méchant loup. Et puis m’est venue l’idée : le temps d’un roman, j’allais vous donner la parole. Aujourd’hui, le roman est terminé, vos délicieuses voix de fées je les ai lâchées pour que d’autres que moi les entendent. Merci à vous.

A vous, les fées...

1 min

  • Violaine Bérot, Comme des bêtes, Buchet-Chastel

Le caillou dans les poches

Le 9 avril dernier marquait le 200e anniversaire de la naissance de Charles Baudelaire, poète de la grandeur fangeuse et de la sublime ignominie. À cette occasion, Gallimard publie un volume de 2 000 pages, richement illustré, qui donne à voir le rapport que le poète entretenait avec la peinture, la caricature ou l'illustration. 

Il me semble parfois que j'entends dire au vin : "Homme, mon bien aimé, je veux pousser vers toi, en dépit de ma prison de verre et de mes verrous de liège, un chant plein de fraternité, un chant plein de joie, de lumière et d'espérance. Je ne suis point ingrat ; je sais que je te dois la vie. Je sais ce qu'il t'en a coûté de labeur et de soleil sur les épaules. Tu m'as donné la vie, je t'en récompenserai. Je te payerai largement ma dette ; car j'éprouve une joie extraordinaire quand je tombe au fond d'un gosier altéré par le travail. La poitrine d'un honnête homme est un séjour qui me plaît bien mieux que ces caves mélancoliques et insensibles. C'est une tombe joyeuse où j'accomplis ma destinée avec enthousiasme. Je fais dans l'estomac du travailleur un grand remue-ménage, et de là par des escaliers invisibles je monte dans son cerveau où j'exécute ma danse suprême."
Charles Baudelaire, Les Paradis artificiels

  • Henri Scepi, Baudelaire la passion des images, coll. Quarto, Gallimard
À réécouter : "L’œil de Baudelaire"
59 min