Si les Anciens ignoraient les 7 péchés capitaux, le peintre Thomas Couture (1815-1879) en avait au contraire une conscience aiguë au point d'en assembler plusieurs dans cette représentation de la "décadence" romaine... ©Getty - DeAgostini/Getty Images
Si les Anciens ignoraient les 7 péchés capitaux, le peintre Thomas Couture (1815-1879) en avait au contraire une conscience aiguë au point d'en assembler plusieurs dans cette représentation de la "décadence" romaine... ©Getty - DeAgostini/Getty Images
Si les Anciens ignoraient les 7 péchés capitaux, le peintre Thomas Couture (1815-1879) en avait au contraire une conscience aiguë au point d'en assembler plusieurs dans cette représentation de la "décadence" romaine... ©Getty - DeAgostini/Getty Images
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Résumé

Une salle des machines transformée en confessionnal, puisqu'après Dante, et plus près de nous Eugène Sue, Georges Bernanos ou Paul Valéry, sept romanciers français se sont emparés des péchés capitaux pour en livrer sept nouvelles variations, très contemporaines.

avec :

Laurence Nobécourt (Auteure), Laurent Nunez (Ecrivain et éditeur), Cécile Ladjali (écrivain et professeur de lettres), Céline Curiol (écrivaine).

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Le dominicain Thomas d’Aquin préférait leur donner le nom de vices. A ne pas confondre avec leurs cousins véniels, et encore moins mortels - commis en connaissance de cause - ils faillirent être huit jusqu'à ce que le pape Grégoire Ier s'oppose à leur associer la vaine gloire. Ainsi, depuis le VIe siècle de notre ère, la liste établie par l'Eglise catholique est close : les péchés "capitaux", qui menacent le chrétien et expriment le mal contenu en lui, sont la paresse, l’orgueil, la gourmandise, la luxure, la colère, l’avarice et l’envie. Sur le plan symbolique, ces sept-là connurent un succès rapide en Occident, et virent leurs représentations migrer du strict champ de la philosophie religieuse à celui de l'art, qui les convoqua à l'envi sous la forme d'une multitude d'allégories. Dans le domaine de la littérature en particulier, après Dante et sa Divine Comédie, et plus près de nous Eugène Sue, Georges Bernanos, Paul Valéry ou Thomas E. Lawrence, ce sont aujourd'hui sept auteurs français qui ont choisi de s'y confronter, en acceptant la proposition des éditions du Cerf d'en imaginer de nouvelles variations.

A l'occasion de la parution de cette collection de courts récits, Mathias Enard s'entretient avec Laurence Nobécourt qui a choisi la luxure, Cécile Ladjali qui a hérité de la gourmandise, Laurent Nunez qui a de son côté endossé l'habit du maître d’orgueil et Céline Curiol celui de l'incorrigible paresseuse.

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Pour Cécile Ladjali, écrire sur la gourmandise était un rôle "à contre-emploi" comme elle le confie à Mathias Enard, un défi qu'elle a réussi à relever dans Chère en faisant un détour par l'esthétique foisonnante d'un peintre de la fin du Moyen Age qu'elle admire, Jérôme Bosch :

Cécile Ladjali : Ecrire sur la gourmandise était une gageure parce que dans la vie, je suis plutôt une ascète. Mais la contrainte en matière littéraire est quelque chose d’assez jouissif. Travailler sur un thème sur lequel je regimbe au départ me force à m’étonner, et m’a permis de me renouveler. De cette commande est née une ekphrasis autour d’un triptyque de Jérôme Bosch, dont la partie supérieure, La nef des fous, est une allégorie de la gourmandise. Si le thème m’embarrassait au départ, il a fini par m’amuser, et avec les images de Bosch, par me porter plutôt que me contraindre.

  • Cécile Ladjali, Chère, Cerf
Jérôme Bosch (1453-1516), Allégorie de la gourmandise (ou La Nef des fous), volet gauche d'un triptyque dont le centre est perdu (circa 1500)
Jérôme Bosch (1453-1516), Allégorie de la gourmandise (ou La Nef des fous), volet gauche d'un triptyque dont le centre est perdu (circa 1500)
© Getty - Fine Art Images/Heritage Images

Travail de commande et contre-emploi encore pour Céline Curiol, qui se décrit comme une "bosseuse" et s'est vue confier la paresse... A travers le personnage de Lise, une jeune femme au chômage, l'écrivaine, convoquant Georges Perec comme Herman Melville et son Bartleby, pose la question "qu’est-ce qu’on fait quand on ne fait rien ?"

Céline Curiol : Ce qui m'a intéressée dans la paresse, c'est qu'elle est à l’articulation des rapports entre l’individu et le collectif. Dans son paradoxe, elle m’apparaît comme une forme de résistance - presque politique - à l’injonction à entrer dans le corps social, à travailler, à gagner de l’argent, à se "réaliser". Qu’est-ce que je réalise quand je me réalise ? J'avais envie d’explorer cette crainte de la paresse qui nous force à nous inscrire dans un ordre qui n’est pas forcément le nôtre. 

  • Céline Curiol, La posture du pêcheur, Cerf
59 min

Pour Laurence Nobécourt, pas d'exercice imposé, au contraire, pour elle, c'était "la luxure sinon rien !" L'écrivaine revient au cours de cet entretien sur la façon dont elle entend faire rimer sexualité avec spiritualité comme remède à la luxure :

Laurence Nobécourt : Ce qui m’intéressait c’était de parler de la luxation de l’âme quand il y a divorce entre le corps et l’esprit, la chair et le cœur. Aujourd’hui, la luxure ce serait réduire la sexualité à une consommation de chair, ce à quoi j'avais envie d'opposer une forme de nuptialité de la chair et de l’esprit qui pour moi est sacrée. Je vois la luxure comme ce qui fait taire, ce qui musèle, ce qui empêche l’articulation du désir, ce qui ne supporte pas le manque, le vide avec lequel l’humain doit apprendre à vivre. Pour répondre à cette nuit de la chair, il y a l’amour, mais il y aussi la parole. J’ai voulu écrire un texte sur la façon dont le langage permet la rencontre, qui est le contraire de la consommation. 

  • Laurent Nobécourt, Post tenebras lux, Cerf
À réécouter : La luxure
5 min

Quant à Laurent Nunez, sollicité par les éditions du Cerf pour rejoindre le projet collectif à la dernière minute, il a consacré à l'écriture de Regardez-moi jongler toute la période du premier confinement en mars dernier, et comme il le dit lui-même, a eu "l'orgueil d'écrire en trois mois un texte sur l'orgueil" :

Laurent Nunez : L’orgueil pour moi c’était celui de l’homme qui croit un peu follement qu’il est capable de tout faire, en l’occurrence écrire un livre qui en contiendrait plusieurs, comme de la marqueterie : des contes, un poème, un journal intime, un carnet de voyages. Je voulais inspecter, interroger toutes les postures d’orgueil, jusqu’à la fierté d’être soi. Et en particulier celles des auteurs et des lecteurs : l’écrivain espère dire mieux que les autres, et le lecteur espère avoir compris mieux que les autres. Notre grand fardeau à tous, c’est cet orgueil qui fait que l’on voudrait être différent des autres.

  • Laurent Nunez, Regardez-moi jongler, Cerf
5 min

Le message de Fabrice Chillet

On se souvient qu’autrefois, dans les paquebots et les cargos, de magnifiques transmetteurs d’ordres en cuivre faisaient résonner les instructions de la passerelle jusqu’aux entrailles du navire.

Monsieur Pascal, si vous m’entendez, ce message s’adresse à vous. Sachez que j’ai puisé dans vos Pensées une inspiration que vous auriez sans doute déjugée, un affront même à votre rejet de la lascivité et de l’orgueil. Je reconnais que j’ai succombé moi-même bien des fois comme spectateur à cette vanité de la peinture que vous critiquez parce qu’elle attire l’attention par la ressemblance des choses dont on n’admire point les originaux. Je me suis mis à imaginer la vie d’un homme à partir de ce travers, cette faiblesse : j’ai conçu un Narcisse moderne et désenchanté. (...) Mais toute vanité nous impose de revenir tôt ou tard à la réalité du monde : Narcisse, délaissant son reflet, conserve une chance d’être sauvé.

  • Fabrice Chillet, Narcisse était jaloux Finitude
À réécouter : Aux origines du mythe
57 min

Le caillou dans les poches

Dans Je suis vivant et vous êtes mort, la biographie qu’il consacre à l’écrivain Philip K. Dick,  Emmanuel Carrère consacre de nombreuses pages aux difficultés existentielles de l’auteur d’UBIK ou du Maître du Haut Château. Dick se débat autant avec son propre cerveau qu’avec la société américaine de son temps. Créateur fascinant de mondes paranoïaques ou schizophrènes qui poussent la littérature dans ses retranchements, Dick est bien plus qu’un auteur de genre – et sa vie, comme celle de Dostoïevski ou de Kafka, s’en ressent. 

  • Emmanuel Carrère Je suis vivant et vous êtes mort Points