Christophe dans un bleu qui lui collera à la peau de ces verres jusqu'à l'âme
Christophe dans un bleu qui lui collera à la peau de ces verres jusqu'à l'âme  ©AFP - JOEL SAGET
Christophe dans un bleu qui lui collera à la peau de ces verres jusqu'à l'âme ©AFP - JOEL SAGET
Christophe dans un bleu qui lui collera à la peau de ces verres jusqu'à l'âme ©AFP - JOEL SAGET
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Le chanteur Christophe s’est éteint dans la nuit de jeudi à vendredi. Dès lors, comment organiser une cérémonie sépulcrale nationale à distance pour rendre un ultime hommage à un artiste laissant derrière lui un héritage musical grandiose ?

Le premier deuil national de cette épidémie aura sans doute été la mort du chanteur Christophe. Sans que l’on sache encore si le coronavirus en est responsable, si c’est lui qui a aggravé la maladie pulmonaire qui a emporté le chanteur. Sans que l’on puisse non plus parler de deuil tant l’humanité confinée se trouve privée du rituel qui la fonde : celui d’enterrer ses morts.

Pourtant dans « l’émoi bleu » provoqué par la disparition de Christophe (pour reprendre la belle une de Libération ce week-end), s’est inventée une cérémonie sépulcrale nationale à distance.

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Silence on meurt 

« Silence on meurt » ai-je d’abord pensé quand l’aube s’est levée sur l’annonce de son décès, un vendredi matin. Comme dans « Silence on meurt », titre inaugural de « Paradis retrouvé », son album de raretés inédites, de multiples couches de voix et de sons qui se superposaient dans une sorte de tourbillon électronique. Toutes et tous venaient lui dire adieu.  

Les murs virtuels se couvraient de mots forcément bleus pour accompagner son départ. Progressivement, comme dans la tradition grecque, j’ai vu un tombeau poétique s’écrire, un corps de texte collectif se dessiner. J’ai vu un hommage se tresser, chacun reprenant les formules et les images qui étaient les siennes, comme lorsque les poètes de l’Antiquité célébraient une dernière fois la langue de l’un des leurs.

Comment expliquer ce pouvoir de contagion lyrique ? Et comment se fait-il que, pour la première fois depuis le début de confinement, un collectif unanime ait pu prendre forme ? À quoi tient ce paradoxe du réconfort dans la tristesse commune ? Pour moi, ce qui s’est produit à sa mort tient à l’oxymore qu’il était vivant. Voilà ma théorie. Christophe a une énième fois réuni les contraires.

Christophe ou la réunion de l'inverse et son contraire  

Bien sûr, dans les neiges éternelles musicales et les sommets de la chanson française, il avait sa place aux côtés de Bashung et Gainsbourg. C’est sa puissance artistique qui a été collectivement célébrée mais pas seulement. Son génie était de concilier l’inconciliable, et c’est aussi en cela qu’une unité nationale s’est formé autour de lui.

Au gré des articles, et des lettres d’adieu, partout Christophe est un oxymore. Une lumière dans la nuit, « un crépuscule grandiose » comme dans la chanson « Paradis Perdu », l’incarnation de cette tension du « beau bizarre » baudelairien. Il est ce musicien expérimental et ce chanteur ultra populaire. Ce chouchou des bals et des karaokés et ce nec plus ultra des « afters ».

« Kitsch et branché, macho et féminin, dandy et beauf, sophistiqué et naïf, précieux et maladroit » dira le journal Le Monde, l’alliance d’ « une fragilité extrême et d’une maîtrise absolue » pour Jean-Michel Jarre qui a écrit trois albums matrices avec lui, l’ « improbable jointure élastique entre Pascal Obispo et Alan Vega, Corynne Charby et Nina Hagen » soulignera Libération. 

La réunion des contraires, le génie oxymorique de Christophe c’est ce qui a permis une telle communion dans un pays morcelé, et le premier véritable rituel de cette France confinée.

par Mathilde Serrell

57 min