Statuette représentant la justice et l'équité.
Statuette représentant la justice et l'équité.
Statuette représentant la justice et l'équité. ©Getty -  Classen Rafael / EyeEm
Statuette représentant la justice et l'équité. ©Getty - Classen Rafael / EyeEm
Statuette représentant la justice et l'équité. ©Getty - Classen Rafael / EyeEm
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Résumé

Bouleversements post #MeToo, débats sur l’appropriation culturelle, nouvelles hégémonies : la phase de transition culturelle qui s’est ouverte à la fin de la décennie précédente se prolonge et s'accélère. Heureusement Albert Camus nous a laissé une arme, la nuance.

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Nous voici donc dans les années 2020. Partageront-elles le même surnom que celles de 1920 : les années « folles » ? Il y a fort à parier, en tous cas, que dans le domaine de la culture, la phase de transition qui s’est ouverte à la fin de la décennie précédente, se prolonge. Et avec elle, son lot de polémiques, de crispations, de redéfinitions. 

Dans cette séquence, avec des réseaux sociaux bientôt dopés à la 5G, ma théorie c’est qu’il va falloir s’armer d’une force toute camusienne : la nuance.

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Ce début de décennie s’ouvre, comme un symbole, sur le procès du producteur Harvey Weinstein à New York. C’est par lui, poursuivi par deux plaignantes, mais accusé par plus de 80 femmes d’agression sexuelle, de harcèlement, ou de conduites inappropriées, qu’est arrivée une nouvelle prise de conscience globale. On l’a appelée #METOO, c’est avant tout la remise en question d’une loi des chasseurs et des proies à laquelle toute une société a consenti, et en particulier le milieu des arts et du spectacle. Que faire de la mise à jour de ce que l’historienne du féminisme, Michelle Perrot, décrit comme des mécanismes de domination  « raffinés » ? Raffinés au sens où ils sont plus complexes, et n’avaient jusqu'ici pas été véritablement formulés ou tout simplement « entendus ».

Le monde des représentations est appelé à la barre autant que ceux qui s’en sont servis. Mais, le procès Weinstein le montre, l’horizon juridique, auquel nous pouvions nous référer, ne pourra pas tout régler. Dans cette zone troublante, où à chaque nouvelle déflagration ou révélation, la justice ne peut pas ou n’a pas encore tranché, il faudra donc se demander, dans l’intervalle des changements à venir, comment rester justes ? 

Cet impératif de justesse s’étend d’ailleurs à tous les domaines de la culture : transformation des modes de consommation culturels avec la bataille des plateformes, débats autour de l’appropriation culturelle, nouvelles hégémonies culturelles … Les questionnements, polémiques, nombreux, ne sauront se satisfaire des réponses simples.

Seulement la logique des tribunes et des réseaux sociaux nous porte avant tout aux avis tranchés. Les précautions de langage ou les raisonnements mesurés sont suspectés de fleurter avec le déni. Comment alors défendre nuances et ambiguïtés ? Distinguer les cas particuliers de ceux qui font système ? Et distinguer ce qui fait système ?

Accompagner de mots aussi justes et sincères que possible cette transition n’est pas une mince affaire. Il faudrait, pour y parvenir non pas s’autoriser la nuance, mais lui redonner du poids. Tantôt traîtresse ou tantôt molle, elle a, à nouveau, très mauvaise réputation. 

C’est là où, 60 ans après sa mort, Albert Camus arrive à la rescousse ! 

Lorsqu’il publie son premier éditorial dans l’Express en 1955, il est cet intellectuel qui, redescendu dans l’arène du commentaire d’actualité, se demande pourquoi « s’épuiserait-il à définir des nuances lorsque l’on attend qu’il tranche » ? Eh bien parce qu'« incapable par nature et par vocation d’oublier l’ambiguïté des situations et des êtres, l’intellectuel ne peut se satisfaite des simplifications outrageantes » écrit-il. 

Dans l’analyse des enjeux culturels de notre temps, ne pas se satisfaire des "simplifications outrageantes" est le combat épuisant mais valeureux qui attend nos années folles.