Little Richard se produit sur la scène de l'Olympia, le 7 juin 2005 à Paris
Little Richard se produit sur la scène de l'Olympia, le 7 juin 2005 à Paris ©AFP - STEPHANE DE SAKUTIN
Little Richard se produit sur la scène de l'Olympia, le 7 juin 2005 à Paris ©AFP - STEPHANE DE SAKUTIN
Little Richard se produit sur la scène de l'Olympia, le 7 juin 2005 à Paris ©AFP - STEPHANE DE SAKUTIN
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Chanteur, pianiste, compositeur, Little Richard est mort à l'âge de 87 ans. Et s’éteignent avec lui, un langage novateur et une énergie fulgurante et inspiratrice ayant fait de l'artiste l'architecte du rock américain. Hommage.

Je me suis toujours demandée ce qui permettait de reconstruire une culture qui aurait disparu. En l’espace de quelques semaines, et que soit ou non lié à l’épidémie de coronavirus, de nombreux genres musicaux ont perdu leurs matrices. Ces artistes-codes à partir desquels toute une arborescence peut être recréé.

L’étincelle du rock s’éteint 

Après Manu Dibango, qui a inventé l’ADN d’une danse planétaire, vinrent Bill Withers, orfèvre de mélodies soul éternelles et source des plus grands échantillonnages du rap ; Christophe, boussole oxymorique de la chanson française ; Tony Allen, père de la rythmique afrobeat ; Idir, phare mondial de la musique kabyle ; puis un des fondateurs de l’électro, Florian Schneider de Kraftwerk. Le 9 mai dernier, c’est Little Richard l’étincelle du rock qui s’éteignait.

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Décédé à l’âge de 87 ans, l’américain n’est pas seul pionnier du rock and roll. Chuck Berry, Jerry Lee Lewis, Fats Domino, Bo Diddley ou encore Elvis Presley ont eux aussi apporté leur pierre à cet édifice dont Little Richard s’était autoproclamé « l’architecte ». Mais quand je songe à « A wop/Bop a loo bop/A lop/Bam boom » la scansion onomatopéique qui ouvre le célèbre Tutti Frutti de Little Richard, je ne peux m’empêcher d’y voir une formule magique. 

Dans cet enchaînement de syllabes, il y a l’essence de toutes les musiques, la certitude soudaine et indéfectible que tout peut recommencer. Voilà ma théorie.

Et le juste cri s’est tu 

« A wop/Bop a loo bop/A lop/Bam boom » est plus qu’une structure matricielle, c’est une traînée de poudre qui permet au feu sacré de repartir instantanément. Ce n’est pas un hasard si cette même formule inaugurale donne son nom à la réédition en 1972 d’un ouvrage capital signé du rock critique anglais Nik Cohn. « Awopbopaloobop alopbamboom » sera la première tentative de traduction de ce nouveau langage, qui ne repose pas sur des mots, mais sur une énergie fulgurante et créatrice.

Little Richard parlait du « juste cri », Nik Cohn se fera l’exégète de sa glossolalie. Cette langue étrange et personnelle, celle des fous et des prières marmonnées en transe où s’enchevêtre un tohu-bohu de syllabes incompréhensibles. « Tutti frutti all rootie, tutti frutti all rootie, awopbopaloobop alopbamboom ! ». 

Comme le rappelle Greil Marcus, autre grand théoricien du rock, Nik Cohn considérait les syllabes de Little Richard « comme un assaut contre le sens, comme un moyen de s’en libérer totalement ». Et quand bien même il n’y aurait eu que Tutti Frutti, avec ce titre, et toutes ces variantes de hurlements improvisés les yeux grands écarquillés, Little Richard fend pour toujours le mur du sens. Il nous projette dans un monde littéralement inouï à partir duquel tout peut s’inventer. Une faille qui fait entrer la musique dans le futur. Comme Rimbaud le fit pour la littérature.

« A wop/Bop a loo bop/A lop/Bam boom » est même sans doute « et la lumière fut » de la modernité musicale.

par Mathilde Serrell 

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58 min

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