le localisme, un même mot pour dire beaucoup de choses ©Getty - Owen Franken
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Résumé

Avec le confinement, les Français ont plébiscité la consommation de produits locaux. Mais que cache cet engouement pour le localisme ?

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J’ai été frappé par une publicité hier matin, en écoutant la radio (ça m’apprendra à faire des infidélités à France Culture). Il s’agissait d’une réclame pour une marque d’adoucissant, je ne vous dirais pas laquelle (ne serait-ce que parce que je ne m’en souviens plus) mais elle se terminait ainsi : fabriquée dans l’Aisne (l’Aisne, le département).

Un tel niveau de précision m’a interloqué. Qu’on mentionne la provenance des barquettes de fraise (Gascogne ou Bretagne), celle du poisson (Atlantique ou mer du Nord), c’est assez classique, voire utile pour le consommateur. Mais savoir où a été fabriquée votre lessive, voilà qui présente un intérêt limité. Made in France, pourquoi pas. Made in Aisne, à quoi ça sert ? Le fait que votre adoucissant soit fabriqué en Picardie ne rendra pas votre linge plus doux !

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En fait, cela sert à inscrire ce produit dans un mouvement que la crise du coronavirus a exacerbé : le localisme. S’il est une tendance que les enquêtes sur le comportement des Français depuis deux mois ont largement documenté, c’est bien celle-là : l’appétit augmenté des consommateurs pour la proximité et les circuits courts. En témoignent les résultats de la consultation citoyenne publiés hier, sur ‘’Comment inventer tous ensemble le monde d’après ?’’ : la consommation locale et les circuits de proximité y sont plébiscités.

La pub, toujours à l’affût des dernières tendances, ne pouvait que s’y engouffrer. Quitte à tordre cette notion dans tous les sens. Et quitte à amplifier un mouvement qui conduit à vider les mots de leur substance, à force d’être triturés.

Il faut dire que le localisme est paré de nombreuses vertus. Vertus sanitaires, s’agissant des produits frais : plus la distance est réduite entre le lieu de production et celui de sa commercialisation, plus la qualité nutritive des aliments a de chance d’être préservée. Vertus écologiques ensuite : par définition, consommer local suppose de privilégier des produits qui ont peu voyagé. Leur bilan carbone, du moins celui lié à leur transport, est donc limité (même si cela peut être contrebalancé suivant les conditions de production).

Mais à ces considérations sont venues s’en ajouter d’autres plus politiques. La consommation locale, favorable au bassin d’emploi, est présentée comme un atout de notre souveraineté économique. Or, la souveraineté mène parfois au souverainisme, de la même manière que le souverainisme mène parfois au nationalisme. Il n’est qu’à voir la façon dont l’extrême-droite s’est emparée du localisme pour défendre sa vision identitaire du monde.

Par ailleurs, cette exaltation du local peut aussi avoir un effet délétère sur les liens entre citoyens et pouvoir, lorsqu’elle s’applique à l’organisation politique du territoire. Comme l’explique Aurélien Bernier dans son livre ‘’L’illusion localiste’’, aux éditions Utopia, le localisme peut aussi masquer le désengagement de l’Etat, et la privatisation des services publics.

On peut d’ailleurs considérer que c’est une bonne chose, la question n’est pas là. Mais on voit bien que le localisme, présenté comme un horizon désirable pour tous, peut recouvrir des intérêts contradictoires. C’est le problème des mots qui font l’unanimité : ils finissent par en devenir suspects.

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L'équipe

Hervé Gardette
Hervé Gardette
Hervé Gardette
Production
David Jacubowiez
Réalisation