la Silicon Valley, capitale mondiale du 4e pouvoir ?
la Silicon Valley, capitale mondiale du 4e pouvoir ? ©Getty - Steve Proehl
la Silicon Valley, capitale mondiale du 4e pouvoir ? ©Getty - Steve Proehl
la Silicon Valley, capitale mondiale du 4e pouvoir ? ©Getty - Steve Proehl
Publicité

Trump éjecté de Twitter : de quoi nourrir une réflexion sur le rôle politique des entreprises et la séparation des pouvoirs.

A moins d'avoir écrit une thèse sur la diplomatie danoise au XXIe siècle, il y a peu de chances que vous ayez déjà entendu parler de Casper Klynge. Il mériterait pourtant qu'on se souvienne de lui : en 2017, le Danemark le nomme ambassadeur auprès des GAFA, une première mondiale.

Cette décision marque un tournant : un pays décide, officiellement et ouvertement, de traiter d'égal à égal avec de grandes entreprises, donc de les considérer, au moins symboliquement, comme des entités équivalentes à des États, des interlocuteurs politiques à part entière.

Publicité

Le fait est que l'émergence des géants de la tech et des grands réseaux sociaux a bouleversé l'ordre international établi. Lorsqu'ils se déplacent, les patrons de Facebook ou Google sont reçus comme des chefs d'État. Leur influence considérable contribue à rebattre les cartes de la diplomatie.

Depuis quelques jours, le débat fait rage pour savoir si le rôle politique octroyé à ces entreprises (car ce sont avant tout des entreprises) est excessif ou au contraire nécessaire. En supprimant le compte personnel de Donald Trump, le réseau Twitter aurait, pour les uns, fait preuve de responsabilité en écartant un ennemi de la démocratie, pour les autres, miné cette même démocratie en s'arrogeant le droit de décider qui est autorisé (ou pas) à intervenir dans le débat public.

Cette immixtion des GAFAM et autres grands réseaux sociaux dans les questions politiques, pour problématique qu’elle soit, n’est pas pour autant inédite si on s’intéresse à l’Histoire des rapports entre pouvoir économique et pouvoir politique.

Songez par exemple à la puissance de la Ligue hanséatique, cette association de marchands d’Europe du nord, qui règne sur le commerce européen du XIIIe au XVIe siècle. Son pouvoir est colossal. Les villes de la Hanse signent des traités avec d’autres Etats, lèvent des armées, remportent des victoires militaires, font et défont les monarques.

Et que dire des Compagnies des Indes au XVIIe siècle, qui disposent non seulement de monopoles commerciaux mais aussi de la faculté de lever des impôts, de battre la monnaie, de rendre la justice. De véritables Etats à côté des Etats.

Le fait est que les grandes entreprises, qu’elles le veuillent ou non, et qu’on le veuille ou non, sont aussi des institutions politiques. Leurs stratégies d’influence et les écosystèmes qu’elles mettent en place ont un impact sur la vie de la cité, a fortiori lorsqu’elles gèrent des infrastructures nécessaires à la société, comme le sont les réseaux de transport, les réseaux d’énergie ou encore les réseaux sociaux. A ce titre, la décision de Twitter à l’égard de Trump a au moins le mérite d’être prise ‘’à visage découvert’’, de manière transparente.

La question qui se pose est donc moins de priver les entreprises d’un tel pouvoir, que de voir comment ce pouvoir peut s’exercer sans affaiblir la démocratie. Et les réseaux sociaux sont loin d’être les seuls concernés.

A l'époque du Grain à moudre, nous avions organisé un débat autour de la question suivante : " Les multinationales doivent-elles se mêler de politique ?" Parmi les invités, le chercheur Ali Laïdi, spécialiste en intelligence économique, faisait notamment le constat suivant : ‘’il faut acter que ces entreprises sont des objets politiques, mais dans ce cas, cela suppose de revoir entièrement notre dispositif philosophique sur la séparation des pouvoirs. A l’exécutif, au législatif et au judiciaire, il faut ajouter un 4e pouvoir, celui de l’entreprise. Dès lors, il faut trouver les moyens pour qu’ils s’équilibrent et se neutralisent’’.

Trouver un nouvel équilibre institutionnel en y ajoutant le pouvoir (et donc les responsabilités) que détiennent les grandes entreprises. Si Montesquieu avait vécu à l’époque des GAFAM, qu’en aurait-il pensé ?

L'équipe

Hervé Gardette
Hervé Gardette
Hervé Gardette
Production