la note, c'est lexploitation de l'homme par l'homme
la note, c'est lexploitation de l'homme par l'homme ©Getty - Yagi Studio
la note, c'est lexploitation de l'homme par l'homme ©Getty - Yagi Studio
la note, c'est lexploitation de l'homme par l'homme ©Getty - Yagi Studio
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Sur une échelle de 1 à 10, quelle note donneriez-vous à cette chronique ? Et bien j’aimerais autant ne pas le savoir.

Laurent est ‘’managing director’’. J’imagine que dans sa langue vernaculaire, cela signifie chef ou sous-chef (ou quelque chose d’approchant). Il m’écrit ceci, après que j’ai fait appel aux services de la société qui l’emploie : ‘’cher Hervé, nous constatons que vous n’avez pas encore eu l’occasion de partager vos commentaires sur l’expérience récente avec le service clients de chez Trucmuche. Nous apprécierions fortement recevoir vos commentaires. Cela ne prendra que 3 minutes’’.

Cher Laurent, permettez-moi de m’adresser à vous publiquement, afin que cela serve aussi de réponse type à tous vos confrères qui, en permanence, me sollicitent pour que je leur attribue une note en vue d’évaluer la qualité de leur prestation, la ponctualité de leur livraison, la propreté de leur intérieur, j’en passe et des meilleures.

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Sachez tout d’abord que 3 minutes, ça n’est pas si rapide. Cela représente à peu près la durée de cette chronique et je peux vous dire que le temps que j’y consacre chaque jour m’a fait reconsidérer la notion de brièveté. 3 minutes, c’est long.

Surtout, je n’ai aucunement l’intention de vous faire part de mes commentaires à propos de mon expérience récente, pas plus que je ne souhaite cliquer sur l’échelle de 1 à 10 qui figure au bas de votre courriel, afin de vous indiquer s’il est ‘’extrêmement improbable’’ ou ‘’extrêmement probable’’ que je recommande vos services à des amis ou des collègues.

Je suis d’autant moins enclin à le faire que, sincèrement, je n’ai pas été emballé par la qualité de vos prestations. J’ai d’ailleurs la curieuse sensation que la qualité de service, chez vous et chez vos concurrents, n’a jamais laissé autant à désirer que depuis que le consommateur est sollicité pour donner son avis, comme s’il y avait un rapport de cause à effet.

Mais ce qui me retient dans le fait de participer à cette entreprise d’évaluation dont je ne doute pas que vous saurez en faire bon usage, c’est justement que vous saurez en faire bon usage. Autrement dit, je me mets à la place de ce pauvre garçon de l’autre côté du guichet, visiblement à un poste en dehors de ses compétences, sur qui ma mauvaise appréciation va retomber et qui n’aura peut-être pas droit à sa prime de fin d’année parce qu’il n’a pas eu assez de A et beaucoup trop de B.

Quelqu’un de mon entourage se vantait dernièrement d’avoir sacqué sur internet un livreur de pizzas parce qu’il avait mal compris l’adresse qu’on lui avait communiquée, incompréhension accentuée par sa connaissance approximative du français (comme souvent dans ce métier particulièrement précaire). Résultat : une mauvaise appréciation en guise de pourboire.

Cette façon d’exercer son petit pouvoir sur quelqu’un de vulnérable est une des choses les plus déplaisantes qui soit. Sans doute n’est-elle pas propre à notre époque. Mais le fait d’avoir en permanence la possibilité de noter les autres, de les évaluer, contribue à flatter ce penchant pour l’arbitraire. Je n’ai rien contre les notes à l’école mais je ne souhaite pas, en tant que client, être mis dans cette situation qui consiste à me substituer à vos fonctions de management. La note, la voilà bien l’exploitation de l’homme par l’homme. C’est pourquoi, cher Laurent, vous me permettrez de garder pour moi mes commentaires.

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