Un téléphone Art déco
Un téléphone Art déco
Un téléphone Art déco ©AFP - ROBERTO PERI / Cultura Creative
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Résumé

Le téléphone est depuis longtemps concurrencé par d'autres moyens de communication. La question est : qui appelle-t-on encore ? Ou plutôt : dans quelles circonstances passe-t-on encore un coup de fil ?

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La lecture d’un article du Slate américain m’a plongé ces derniers jours dans un abîme de réflexion. Intitulé “Ce qu’on a perdu en ne téléphonant plus”, cet article est une ode un tantinet nostalgique à cette activité désormais désuète : passer un coup de fil. Bien sûr, il serait faux de dire qu’on ne téléphone plus, mais depuis 2007 aux Etats-Unis, on passe moins de coups de téléphone qu’on envoie de textos, et aux textos, il faudrait ajouter les mails, les chats etc. Bref, ce n’est pas que l’appel téléphonique a disparu, c’est qu’il est devenu minoritaire dans nos pratiques communicationnelles. Et l’auteur de l’article, Timothy Noah, le regrette car à tous ces médias nouveaux, aussi intéressants et utiles soient-ils, il manque la voix.

Quoiqu’on pense de cette conclusion mélancolique, je voudrais revenir à une question - celle qui m’a occupé ces derniers jours - et que le journaliste pose en passant : qui s’autorise-t-on encore à appeler ? A cette question, Noah dit répondre en deux temps. Dans le cadre professionnel, il dit s’autoriser à appeler une personne avec laquelle il a déjà déjeuné. Bon, pourquoi pas. Dans le cadre privé, Noah, dit qu’avant de s’autoriser à appeler quelqu’un au téléphone, il doit pouvoir répondre positivement à la question suivante : “l’ai-je déjà vu nu ?” Ce qui, à moins de pratiquer le naturisme ou de travailler dans le porno, réduit en effet assez drastiquement le nombre des personnes que l’on appelle.

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Mais il me semble que cette manière de répondre à la question n’est pas la plus intéressante, ni la plus juste. Car plus qu’une question de typologie de personnes, le choix de passer un coup de fil aujourd’hui obéit bien plutôt à une typologie de situations, les deux n’étant pas totalement superposables. Je m’explique. Le choix d’appeler quelqu’un au téléphone - ou de ne pas l’appeler - me semble dépendre moins de la nature de cette personne que de la situation dans laquelle on passe le coup de téléphone. Et donc - c’est mon hypothèse - la vraie question ne semble pas être de savoir qui on appelle encore, mais dans quelles circonstances on appelle encore. Et là on peut se risquer à une typologie.

Par exemple, on peut remarquer qu’on appelle dans deux circonstances très opposées. On appelle dans l’urgence, et quand je dis urgence, ce n’est pas seulement une urgence dramatique. Par exemple, quand il s’agit de soutirer une décision à quelqu’un, le coup de téléphone est utile parce que, plus qu’une communication écrite qui autorise toujours la procrastination, l’échange verbale enjoint à la décision. Ce caractère injonctif du coup de fil est inscrit dans son histoire car, je vous le rappelle, le premier appel téléphonique fut passé le 10 mars 1876 par Graham Bell à son assistant Watson qui se trouvait dans la pièce d’à côté et il consistait en une phrase “Mr Watson, venez ici, je veux vous voir”. A l’autre bout du spectre, on peut choisir le coup de téléphone quand on a le temps, quand on a envie d’une conversation à bâton rompue, dont les objets se déplacent, changent, se perdent, et cela vaut aussi bien dans cadre privé que dans un cadre plus professionnel.

Ensuite, il y a bien sûr la question des personnes qu’on appelle, mais cette question me semble toujours secondaire par rapport à celle des circonstances. Par exemple, il est certain que si j’ai à peine 5 mn devant moi, ce n’est pas ma mère que j’appelle. Et la possibilité d’appeler depuis n’importe quel lieu a multiplié les circonstances. Ainsi, je n’appelle pas mes enfants s’il y a du bruit autour de moi parce que, comme ils ont la fâcheuse tendance de parler avec leurs petites voix très mignonnes à côté du micro du téléphone, je ne comprends rien à ce qu’ils disent, et comme ils ont l’autre fâcheuse tendance de placer leur petite oreille très mignonne partout sauf sur l’écouteur, s’il y a en plus du bruit autour de moi, ils auront pour seule réponse à tous mes mots d’amour : “tu dis quoooooi ?” Plus finement encore, on sait bien qu’il y a ceux qu’on appelle en faisant la vaisselle, ceux qu’on appelle à certaines heures, ceux qu’on appelle quand on a besoin d’amour ou quand on a envie d’en donner, ceux à qui on continue à parler quand on est aux toilettes (et là, il faut faire deux sous-catégories : ceux à quoi on cache le bruit de la chasse d’eau, et ceux à qui on ne le cache pas).

Une fois de plus, la multiplication des moyens de communication est moins à interroger sous l’angle de la perte que sous celui de l’arbitrage, arbitrage entre toutes les possibilités qui nous sont offertes et parmi lesquelles nous décidons avec une finesse qui mérite toujours d’être interrogée.

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