France Culture
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Pour les plus jeunes (et pour ceux qui laissent parfois leur téléviseur allumé en deuxième partie de soirée), il est le grand escogriffe aux mâchoires carrées qui vient conclure les émissions politiques de son jugement lapidaire. En général, il a laissé son surmoi en coulisses et peut assassiner d’un trait le malheureux impétrant, ministre ou candidat, qui se trouve sur le plateau. Vif, provocateur et sans complexe, il relève souvent du syndrome dit du "vieil-oncle-en-fin-de-dîner", parfois drôle... et régulièrement gênant. Mais Franz-Olivier Giesbert, FOG de son acronyme, incarne aussi une évolution, un tournant du journalisme politique à la française.

Franz-Olivier Giesbert
Franz-Olivier Giesbert
© Radio France

Ancien directeur du Nouvel Obs, du Figaro et du Point, il fut tour à tour confident et contempteur des chefs d’Etat sous la Vème République, depuis la fin des années de Gaulle. C’est ce qui a poussé Marion Van Renterghem, journaliste au Monde, à lui consacrer une biographie qui sort ces jours-ci : FOG, Don Juan du pouvoir , aux éditions Flammarion. Alors comment a-t-il transformé la pratique du journalisme politique ? Cela tient en trois mots : récit, transgression et connivence. La connivence d'abord... L’intéressé assume crânement : il déjeune, il dîne avec les politiques. En végétarien vorace de chair humaine - celle qu’il met dans ses portraits louangeurs ou cruels, au gré de ses emballements successifs. « Moi, je couche avec le pouvoir » revendique FOG. Et en l’espèce il doit falloir changer les draps souvent : admirateur de François Mitterrand pendant les années Mitterrand, il est chiraquien sous Jacques Chirac, s’entiche de Nicolas Sarkozy qu’il finit par lâcher pour tresser des lauriers à François Hollande. « Giesbert, c’est l’Arsène Lupin du journalisme , écrit Marion Van Renterghem,* il a le tutoiement immédiat, fait la bise aux ministres, (...) les enjôle, les enrobe, et les détrousse des informations en or qu’ils avaient planqué avec les bijoux* ». Une connivence, poussée à l'extrême, qui accompagne et accélère la désacralisation des politiques. Conséquence : il est aussi de ceux qui ont changé le style du journalisme politique dans les années 70-80. Le récit du pouvoir remplace l’analyse, les coulisses écrasent le commentaire. "J’espère que ce que je dis ne va pas se retrouver dans l’Observateur ", tonne Pompidou, en Conseil des ministres, avant de retrouver son propos fidèlement reconstitué la semaine suivante dans le journal. FOG, le courtisan qui a aussi sa cour, révolutionne les unes, les rend plus provocatrices, plus marketing, comme on ne disait pas encore à l'époque. "Tonton, pourquoi tu tousses ?", "Êtes-vous coeur ou cul", et les premiers "marroniers" sur les franc-maçons ou les hôpitaux, c'est lui. Son intuition, ses "coups" font regagner des lecteurs au Nouvel Obs, institution de la gauche intellectuelle en repli depuis l'arrivée des socialistes au pouvoir. Et l'ensemble des newsmagazines s'aligne sur ce modèle. Et puis il y a aussi, disiez-vous, la transgression ? Oui, Giesbert scandalise le cénacle parisien à la fin des années 80, quand il quitte la direction du Nouvel Observateur pour prendre celle du Figaro. Passage de la gauche à la droite, de Jean Daniel à Robert Hersant. Il préfigure la désidéologisation des titres de presse, et finalement celle de la société toute entière. Le sacre de Giesbert s’est confondu avec l’avènement d’un journalisme renouvelé, en rupture avec la presse d'après-guerre. Son couchant se mêle aussi avec l’arrivée d’un nouveau monde qu’il exècre : celui du numérique. FOG a quitté, il y a peu, son poste de directeur du Point : "Je ne comprenais plus rien , dit-il, aux réunions où l’on me parlait de stratégie web ". Il s’en prend à « la populace des réseaux sociaux », à l’engeance d’internet, qui s'emballe, qui lâche et puis qui lynche. Sans doute - inconsciemment - cela lui rappelle-t-il ses débuts dans le métier... La plupart des chapitres s’ouvrent sur un citation de Bel-Ami, l’arriviste de Maupassant. Mais la carrière de FOG retracée dans ce livre, passionnée, totale, pourrait aussi se résumer par cet aphorisme de Luigi Barzini, le célèbre correspondant de guerre italien : « Le métier de journaliste est difficile : beaucoup de responsabilités, avec des horaires impossibles, y compris la nuit et les jours fériés. Mais c’est toujours mieux que de travailler. »

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Stéphane Robert
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