C'est la fin de l'Ecole nationale d'administration. Fondée en 1945, elle était régulièrement critiquée pour favoriser l'"entre-soi" et le "conformisme".
C'est la fin de l'Ecole nationale d'administration. Fondée en 1945, elle était régulièrement critiquée pour favoriser l'"entre-soi" et le "conformisme". ©AFP - Patrick Hertzog
C'est la fin de l'Ecole nationale d'administration. Fondée en 1945, elle était régulièrement critiquée pour favoriser l'"entre-soi" et le "conformisme". ©AFP - Patrick Hertzog
C'est la fin de l'Ecole nationale d'administration. Fondée en 1945, elle était régulièrement critiquée pour favoriser l'"entre-soi" et le "conformisme". ©AFP - Patrick Hertzog
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Le chef de l'Etat a annoncé hier soir la fin de l'Ecole nationale d'administration. Elle sera remplacée par l'Institut du service public (ISP).

Le terme « énarque » va-t-il rejoindre la longue liste des mots surannés, désuets, comme « minitel », « ANPE » ou « SMIG » ?  

Toujours est-il qu'il faudra trouver un autre surnom pour celles et ceux qui sortiront de la future école des hauts fonctionnaires. Elle s'appellera donc l'ISP, l'Institut du service public.  

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Cette annonce sonne en partie comme une surprise, tant Emmanuel Macron, ces derniers mois, avait soufflé le chaud et le froid (réforme ou suppression ?) à propos de cette école dont il fréquenta les bancs.

Dans cette décision très symbolique, le contexte récent a-t-il joué ?

On parle ici du ressentiment anti-élite, ravivé avec le scandale des restaurants clandestins (même si à cette heure, aucun ministre n'est identifié parmi les convives).

On parle aussi et surtout des failles d'organisation de l’État, révélées par la crise sanitaire.

Vous vous souvenez, récemment : la toute nouvelle attestation de sortie, très complexe, avait suscité les moqueries... Au point que des internautes facétieux ont créé une notice, un « Que sais-je » pour la décrypter... Un faux « Que sais-je », dont l'auteur s'est fait appeler « Jean Lénarque ».

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Tout est dit : l'ENA est devenue le symbole des manquements de l’État.

Pourtant, à sa création, l’École nationale d'administration est présentée comme un outil d'ouverture et de modernité ! Écoutez ce reportage de la Radiodiffusion française. Nous sommes en 1946. 

Et l'on voit des étudiants qui pratiquent le saut en longueur, entre deux cours d'institutions publiques.  

Depuis, l'ENA s'est plutôt mise à la boxe. Elle encaisse les coups du débat public. Y compris ceux de ses anciens élèves.  

Avril 1997, nous sommes en pleine campagne des législatives.  

Très impopulaire, Alain Juppé joue son va-tout et dénigre l'ENA (lui qui est pourtant l'une des plus belles "bêtes à concours" de la République).

Une sortie qui lui vaut les railleries de l'opposition socialiste, ici Jean-Pierre Chevènement : 

« Un immense éclat de rire a dû accueillir cette déclaration. C'est comme si le Pape avait proposé la dissolution de la curie romaine ! »

Jean-Pierre Chevènement, lui-même diplômé de l'ENA et très critique contre l'institution.  

Alors, y a-t-il chez les politiques, une forme de complexe d’œdipe ?  

Une manière de tuer le père (qui serait ce système élitiste), pour complaire à la mère (qui serait l'opinion publique) ?

Toujours est-il que ces propositions de démolir l'ENA arrivent souvent au mois d'avril... Tiens, le mois des élections. François Bayrou le 3 avril 2007 :

« J'ai décidé de proposer une réforme profonde de l'Etat qui commencera par la suppression de l'Ecole nationale d'administration et son remplacement par une Ecole des services publics. »

Ce à quoi François Hollande, lui-même énarque, rétorque immédiatement :  

« Quand on s'en prend à l'ENA, c'est qu'on a généralement pas beaucoup d'autres choses à dire ».

Plus surprenant, parmi les défenseurs de l'institution, on trouve Nicolas Dupont-Aignan, diplômé de l'ENA, pourtant pourfendeur revendiqué du « système ». C'était en 2003, il était alors député UMP :  

« Il y a trop de puissance de l'ENA quand le pouvoir politique est faible. Si le pouvoir politique est fort, qu'il y a de la volonté politique, eh bien les énarques sont à leur place ! »

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A défaut de suppression, Édith Cresson avait choisi la délocalisation. Jugée trop parisienne, l'ENA a déménagé à Strasbourg dans les années 90.

Emmanuel Macron est donc le premier à oser abattre le totem. Mais le totem ne cache-t-il pas la forêt ? 

Cette réforme, taillée pour arriver juste avant la campagne présidentielle, oublie d'autres pistes.  

Où est passée la promesse de 2017 du « spoil system », ce principe qui consiste à changer les hauts responsables d'administration à chaque élection présidentielle ?  

Comment lutter contre l'inégalité de connaissance des "filières", qui - faute d'un service d'orientation scolaire puissant et doté - cristallise les destins dès le collège ? 

Et surtout, comment régler le problème du "pantouflage", c'est-à-dire les allers et retours des énarques vers le secteur privé ?

Mais cette question n'est sans doute pas près d'être réglée...  

D'ici là, le mot « internet » sera probablement désuet. 

Frédéric Says