Interrogé sur le coût de son vol Tokyo-Paris, le Premier ministre n'a eu qu'une défense : "j'assume".
Interrogé sur le coût de son vol Tokyo-Paris, le Premier ministre n'a eu qu'une défense : "j'assume". ©AFP - Philippe Lopez
Interrogé sur le coût de son vol Tokyo-Paris, le Premier ministre n'a eu qu'une défense : "j'assume". ©AFP - Philippe Lopez
Interrogé sur le coût de son vol Tokyo-Paris, le Premier ministre n'a eu qu'une défense : "j'assume". ©AFP - Philippe Lopez
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Vous êtes empêtré dans une affaire ? Dégainez le joker rhétorique imparable : "j'assume".

Comment vous dépêtrer quand vous êtes englué dans une polémique ? Il y a un verbe à dégainer. Et Édouard Philippe l'a bien compris hier :  

"J'ai pris une décision, que j'assume (...) je l'assume tellement que je veux l'expliquer" (sur RTL)

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Voici la réponse à la controverse sur le coût de son vol Tokyo-Paris. Pas moins de sept déclinaisons du verbe "assumer" en quelques minutes. 

"J'assume" : c'est devenu, en politique, la réponse à tout propos, de la plus petite polémique à l'affaire d’État. Le verbe assumer est pratique, il vise à clore le débat. Une sorte de "sésame, ferme-toi" adressé à la presse. 

Emmanuel Macron a d'ailleurs beaucoup utilisé ce procédé rhétorique pendant sa campagne pour se débarrasser de polémiques plus ou moins fondées. Ainsi, sur sa soirée à la Rotonde, ce restaurant parisien, le soir du premier tour de la présidentielle, il répond ceci :

"Je l'assume totalement (...) la grande majorité [des 150 invités], c'étaient des femmes et des hommes qui depuis des mois travaillent [sur la campagne]. (...) Aucun regret, j'assume totalement et j'assumerai toujours". (France 2) 

Le verbe "assumer" est extrêmement précieux, car il revêt deux significations : on assume des responsabilités et on assume des erreurs. De cette ambiguïté, le politique fait une force pour montrer sa grandeur d'âme et son sens de l’État. Une technique de communication apparue avec les années Sarkozy. La posture politique du courage et de la lucidité. Un pragmatisme, aussi : puisque la machine médiatique est trop puissante, que les sites d'actualité et les chaines d'info en continu augmentent la résonance médiatique des affaires ; autant ne pas chercher à lutter, autant ne pas alimenter le feuilleton par des dénégations. 

Dire "j'assume" c'est vouloir couper court aux enquêtes de la presse, c'est reconnaître les faits pour faire passer la tempête.  En un mot, dire "j'assume", c'est à la fois plier le genou et bomber le torse (n'essayez pas chez vous, ce n'est pas évident). 

Il n'y a d'ailleurs pas qu'en France qu'on utilise ce procédé. Justin Trudeau, le premier ministre canadien, soupçonné de conflit d'intérêt lors d'un voyage familial s'est justifié ainsi, hier soir, lors d'une conférence de presse :

"Nous allons faire les choses différemment dans les occasions à venir, mais je prends la responsabilité pour ce qui n'a pas été fait... Je l'assume". (écoutez la version sonore de ce billet pour entendre le premier ministre canadien) 

Deuxième lame médiatique 

Certes, le verbe "assumer" n'est pas nouveau dans le discours politique. Mais jadis on assumait plutôt une défaite (" j'assume pleinement la responsabilité de cet échec"). Assumer une erreur, en revanche, sur l'air de "j'ai l'esprit tranquille", c'est plus récent. Les excuses sont devenues très rares. Les politiques ont intégré le vieil adage selon lequel "s'excuser, c'est s'accuser". 

Seul le passage d'une deuxième lame médiatique pousse parfois les responsables politiques à s'amender. Prenez François Fillon. Quelques jours après les premières révélations du Pénélopegate, il disait ceci :  

"On me reproche d'avoir voulu que mon épouse soit la première de mes collaboratrices (...) Il n'y a à cela rien d'illegal. Et j'assume le choix qui fut le mien de m'appuyer sur elle." (meeting de Charleville-Mézières, le 2 février)

Fermez le ban ? Pas de chance, d'autres révélations se mettent à tomber. Une semaine plus tard, pour François Fillon il n'est plus du tout question d'assumer :

"En travaillant avec ma femme et mes enfants, j'ai privilégié une collaboration de confiance, qui aujourd'hui suscite la défiance. Je le regrette profondément et je présente mes excuses aux Français" (déclaration au QG de campagne)

Dans le discours politique, le verbe assumer est d'ailleurs dévoyé. Ouvrons le Larousse. Assumer : « se considérer comme solidaire d'un état, d'une situation, d'un acte et en accepter les conséquences ». Or, quelles conséquences Édouard Philippe a-t-il assumé hier ? A-t-il édicté de nouvelles règles pour qu'un pareil cas ne se reproduise pas ? A-t-il coupé dans d'autres dépenses de Matignon pour rembourser ces 350 000 euros ? Ni l'un ni l'autre... 

Peut-être s'agit-il du vocabulaire du "nouveau monde" ? En français de l'ancien monde, « j'assume » se disait « circulez, il n'y a rien à voir ».

Frédéric Says

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