La tentation du vote utile

Bureau de vote à Nantes lors des élections législatives en juin 2017
Bureau de vote à Nantes lors des élections législatives en juin 2017 ©AFP - Loïc VENANCE
Bureau de vote à Nantes lors des élections législatives en juin 2017 ©AFP - Loïc VENANCE
Bureau de vote à Nantes lors des élections législatives en juin 2017 ©AFP - Loïc VENANCE
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De nombreux électeurs de gauche s'apprêtent à voter en faveur d'Emmanuel Macron au premier tour de la présidentielle dans un réflexe de vote utile selon une étude de la Fondation Jean Jaurès. Le vote utile est un phénomène qu'on a vu émerger en France à compter de la fin des années 1960.

Un certain nombre d’électeurs de gauche auraient la tentation de voter Emmanuel Macron au premier tour de l’élection présidentielle indique une étude réalisée par la Fondation Jean Jaurès, le think tank proche du Parti socialiste.

54% des sympathisants du PS affirment qu’ils pourraient envisager de donner leur voix au président sortant. C’est aussi le cas de 38% des sympathisants d'Europe Ecologie les Verts et de 25% de ceux de la France Insoumise.

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Et quand on leur demande quelle en est la raison, beaucoup répondent : “Pour faire barrage à l’extrême droite, il vaut quand même mieux conserver Macron qu’avoir Le Pen ou Zemmour”. Il y aurait donc une tentation de vote utile à gauche.

Le vote utile est un calcul stratégique des électeurs

Il est le fruit d’un calcul stratégique de certains électeurs qui les pousse à voter, non pas pour le candidat dont ils se sentent le plus proche, mais pour celui qu’ils estiment le mieux placé pour battre un autre candidat dont ils redoutent la victoire.

Le vote utile consacre donc l’importance des sondages dans la structuration de l’offre politique. Et comme au vu des sondages, beaucoup d’électeurs de gauche semblent considérer qu'aucun candidat dont ils pourraient se sentir proches n’est en mesure de se qualifier pour le second tour, ils préfèrent déporter leur vote vers un autre choix plutôt que de glisser dans l’urne un bulletin dont ils estiment qu’il ne servira à rien.

Ca, c'est le vote utile de premier tour. Au second tour, il sert empêcher la victoire du candidat redouté si, malgré tout, celui-ci s'est qualifié au tour précédent.

Le vote utile s’est exprimé pleinement en faveur de Jacques Chirac face à Jean-Marie Le Pen en 2002. Il est aussi ce qui a manqué à Lionel Jospin au premier tour provoquant son élimination et générant un traumatisme durable à gauche.

Certains politologues considèrent d’ailleurs que le phénomène de vote utile a véritablement émergé dans la vie politique française à compter de cette date du 21 avril 2002.

L'expression apparaît à la fin des années 1960

En 1969, à l’occasion de l’élection présidentielle qui suit la démission du général de Gaulle, la gauche est divisée. Gaston Deferre est candidat pour la SFIO. Jacques Duclos pour le Parti communiste. Et le PCF en appelle au vote utile en faveur de son champion qu’il estime le mieux placé pour affronter Georges Pompidou.

Ce que conteste un troisième candidat issu des rangs de la gauche, le tout jeune Michel Rocard, 39 ans à l’époque, qui se présente au nom du Parti socialiste unifié :

Ce thème, voter utile, est un des plus bizarrement utilisé de toute la campagne. On a l'impression qu'il ne sert que, justement, à renforcer ce qui a déjà tout construit et qui n'a besoin d'aucun renfort. Est-ce qu'un jardinier, qui va dans son jardin avec son tuyau d'arrosage, arrose les vieux troncs, ceux qui ont déjà poussé, dont la croissance est terminée et qui commencent à pourrir ? Ou, au contraire, les jeunes pousses, encourageant l'avenir ? Voter utile aujourd'hui, c'est voter pour l'avenir. Et l'avenir le plus clair qui s'impose, il est socialiste.

On retrouve cette même contestation du vote utile cinq ans plus tard, lors de la présidentielle de 1974. Cette fois, c’est la droite qui est divisée et qui compte plusieurs candidats. 

Giscard se présente face au successeur désigné de Pompidou, Jacques Chaban Delmas, et il en appelle au vote utile en sa faveur pour battre François Mitterrand. Ce que conteste, alors, Jean-Marie Le Pen qui se présente pour la première fois au nom de la droite nationale :

On nous dit, et Monsieur Giscard d'Estaing vous le dira sûrement demain soir : "il est essentiel que l'on vote pour moi dès le premier tour. Eh bien je dis que c'est un raisonnement et qu'il est destiné à vous tromper. Parce que Monsieur Giscard d'Estaing ne sera pas élu au premier tour. Et que, que l'on vote pour Giscard d'Estaing ou que l'on vote pour Le Pen, ça n'apportera pas une seule voix à Monsieur François Mitterrand, pas plus que ça lui en retirera.

Par la suite, petit à petit, l’expression entre dans le langage usuel des acteurs et des commentateurs de la vie politique. En 1981, par exemple, Georges Marchais regrette d’avoir été victime d’un vote utile en faveur de François Mitterrand contre la réélection de Giscard.

Mais ce n’est véritablement, effectivement, qu’à partir de 2002 que la pratique et l’usage de l’expression se généralise. Elle a donné ce qu’on connait depuis 20 ans sous le nom de “front républicain” et qui jusqu’ici a toujours empêché le Front National devenu Rassemblement National d’accéder au pouvoir.

Aujourd'hui, plusieurs candidats en appellent au vote utile en leur faveur

Yannick Jadot lors de la primaire écologiste, en appelait à voter pour lui au nom du fait qu’il était le mieux placé dans les sondages. Et c’est ce qui lui a permis de l’emporter face à Sandrine Rousseau.

Jean-Luc Mélenchon espère, encore une fois, capter le vote utile à gauche ainsi qu’il sut le faire en 2017, reléguant le candidat du parti socialiste, Benoit Hamon, à 6%.

Et puis à droite, l’appel au vote utile est le principal argument mis en avant par Xavier Bertrand pour espérer remporter la primaire interne organisée par Les Républicains. “Votez pour moi, dit-il, je suis le mieux placé pour accéder au second tour et pour battre Emmanuel Macron”. Nous verrons si les militants de droite, à l'image des sympathisants écologistes, seront sensibles à l'argument.

Le vote utile, nous l’avons dit déjà, est un choix stratégique. Il consiste à désigner, non pas le candidat qu’on préfère, mais celui qu’on déteste le moins.

C’est un choix par défaut mais qui permet le consensus, le compromis. Il a pour effet de rapprocher les préférences collectives des préférences individuelles de chacun.

Et en ce sens, il fait vivre la démocratie car la plupart du temps, il avalise, in fine, la désignation du candidat le plus acceptable par l’ensemble de la population.