Le fondateur de La France Insoumise, Jean-Luc Mélenchon, avec l'écrivaine Anne Ernaux, lors de la Marche contre la vie chère, le 16 octobre 2022, à Paris
Le fondateur de La France Insoumise, Jean-Luc Mélenchon, avec l'écrivaine Anne Ernaux, lors de la Marche contre la vie chère, le 16 octobre 2022, à Paris ©AFP - CHRISTOPHE ARCHAMBAULT / AFP
Le fondateur de La France Insoumise, Jean-Luc Mélenchon, avec l'écrivaine Anne Ernaux, lors de la Marche contre la vie chère, le 16 octobre 2022, à Paris ©AFP - CHRISTOPHE ARCHAMBAULT / AFP
Le fondateur de La France Insoumise, Jean-Luc Mélenchon, avec l'écrivaine Anne Ernaux, lors de la Marche contre la vie chère, le 16 octobre 2022, à Paris ©AFP - CHRISTOPHE ARCHAMBAULT / AFP
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À gauche, les tensions s’accumulent et les piques se multiplient. Sur quelle base l'union peut-elle grandir ? La séparation est-elle une option ?

Imaginez une collocation tendue. Dans l’appartement, les occupants partagent la salle de bain, la cuisine, le réfrigérateur. Mais personne n’a fixé les règles de vie commune, et personne n’a défini la durée du bail. Les colocataires vont-ils passer leur vie ensemble ? Aux législatives, l’alliance a payé : les candidatures communes ont permis à la gauche de gagner 75 députés par rapport à 2017. A l’Assemblée nationale, les insoumis, les socialistes, les communistes et les écologistes travaillent plutôt bien ensemble. Dans la rue, les quatre partis ont aussi fini par se retrouver, le mois dernier, pour manifester contre la vie chère. Mais plus les semaines passent, plus les tensions apparaissent, et cette question revient sans arrêt : que doit devenir l’alliance électorale du mois de juin ?

Ces derniers jours, la gauche s’est divisée sur les motions de censure. Le gouvernement a utilisé quatre fois l’article 49-3 pour faire adopter, en première lecture, le budget et le budget de la Sécurité sociale. Faut-il tenter à chaque fois de censurer le gouvernement, même en courant à l’échec ? Oui, selon Jean-Luc Mélenchon qui veut "épuiser et démoraliser" les macronistes. Non, selon le parti socialiste, pour qui une motion de censure doit rester exceptionnelle pour garder toute sa valeur. Autre sujet de division : faut-il accepter, voire solliciter les voix du Rassemblement national, pour une alliance de circonstance, le temps d’un vote ? Le RN prend un malin plaisir à soutenir les motions de La France Insoumise, ce qui accentue, à chaque fois, les tensions à gauche.

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Tous ces petits désaccords réveillent les acrimonies. Sur son blog, Jean-Luc Mélenchon fustige les "adversaires internes" de la Nupes : "L’aile Hollande du PS, l’aile Jadot d’Europe Ecologie Les Verts" et Fabien Roussel, le dirigeant communiste. Ça commence à faire du monde ! Jean-Luc Mélenchon n’arrondit pas les angles, il les aiguise. Le Parti socialiste n’est pas en reste. Sur la Nupes, il est divisé. Le premier secrétaire, Olivier Faure, défend l’alliance. Face à lui, la maire de Vaulx-en-Velin, Hélène Geoffroy estime que le parti s’y est "abîmé". Une "troisième voie" se dessine avec des partisans d’Anne Hidalgo et de Carole Delga. Un Conseil national aura lieu ce soir. Tous ces dirigeants préparent le congrès du mois de janvier. Quant aux écologistes, ils hésitent. Dans le journal Le Monde, le week-end dernier, Marine Tondelier, une des favorites pour conquérir le parti, dressait un bilan mitigé de l’alliance. Selon elle, la Nupes est "en partie" un succès, mais un succès "relatif". "Si on veut que ça marche, il faudra changer les choses". On a connu des cohabitations plus douces, et surtout plus enthousiastes.

Au-delà de la tactique, des choix politiques

Dans ce flottement, le calendrier pèse lourd. Trois partis préparent leur congrès : Europe Ecologie Les Verts le mois prochain ; le Parti socialiste en janvier, donc ; et le Parti communiste au mois d’avril, avec, à chaque fois, de vraies batailles internes. Tant que les militants n’auront pas validé une ligne politique et choisi leurs dirigeants, l’alliance de gauche ne pourra pas aller plus loin. La Nupes est gelée. Sur le fond, la gauche rassemblée doit affronter une question fondamentale : quelle politique veut-elle mener ? Face à l’urgence écologique, face aux inégalités sociales, elle peut promettre beaucoup, mais à condition de pouvoir tenir beaucoup. Ses électeurs veulent à la fois un changement radical et des propositions réalistes. Comment concilier ces deux objectifs ? Comment transformer des slogans en projet politique commun, surtout en période de crise ? C’est l’éternelle question, toujours pas réglée, au sein de la Nupes. La ligne Melenchon attire en même temps qu’elle divise. A l’instant, je vous parlais d’Hélène Geoffroy, l’opposante à Olivier Faure : "Pour l’extrême gauche, dit-elle, on n’est jamais assez de gauche !"

Ces désaccords peuvent sembler dérisoires, bien loin des préoccupations des Français, mais ils conditionnent toute la suite. La députée insoumise Aurélie Trouvé, qui fait sans arrêt le lien avec les autres partis de gauche, les associations, les syndicats, alerte ses camarades et ses partenaires : "Ce n’est pas le moment de se regarder le nombril. Les gens attendent qu’on s’occupe d’eux". Car pendant que la gauche se cherche, la vie politique continue. Dans les prochaines semaines, Emmanuel Macron va pousser ses réformes – bientôt celle des retraites. Il va essayer de profiter de ce flottement à gauche, de prendre l’avantage, surtout qu’il est lui-même confronté à des tensions dans son propre camp.

La Nupes va-t-elle passer l’automne, puis l’hiver ? Oui. Pas de séparation en vue… La cohabitation va rester tendue, mais qui a intérêt à y mettre fin ? Dehors, les temps sont durs. Avant de déménager, les colocataires de gauche vont beaucoup hésiter. Chacun de leur côté, ils restent fragiles. Aujourd’hui, habiter séparément leur coûterait beaucoup trop cher.

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