Comment reconquérir les enseignants ?

Une classe de lycée, à Lyon, le 1er septembre 2022
Une classe de lycée, à Lyon, le 1er septembre 2022 ©AFP - JEFF PACHOUD / AFP
Une classe de lycée, à Lyon, le 1er septembre 2022 ©AFP - JEFF PACHOUD / AFP
Une classe de lycée, à Lyon, le 1er septembre 2022 ©AFP - JEFF PACHOUD / AFP
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L'an prochain, les enseignants vont être augmentés. Emmanuel Macron s'y était engagé. Les professeurs attendent d'en savoir plus. La crise enseignante dépasse la seule question des salaires, et la politique peine à y répondre.

Qui a encore envie de devenir professeur ? Cette année, aux concours pour devenir enseignant, plus de 4000 postes n’ont pas été pourvus. Les candidats sont de plus en plus rares. Dans les établissements, des enseignants jettent l’éponge. Ils démissionnent. Ceux qui restent sont de plus en plus démotivés. Je ne veux pas ici noircir le tableau : de nombreux professeurs sont heureux d’enseigner, mais un fil est cassé - le fil qui les relie à l’institution, à l’Education nationale, à l’Etat même. Il s'agit d'une immense crise de confiance, ancienne et qui s’aggrave. Au deuxième tour de l’élection présidentielle, un enseignant sur quatre a voté pour Marine Le Pen.

En débutant son nouveau quinquennat, Emmanuel Macron a donc commencé par un symbole : Adieu Jean-Michel Blanquer, qui exaspérait de nombreux enseignants, et bonjour Pap Ndiaye ! Le nouveau ministre a fait sa première rentrée avec une bonne nouvelle : des hausses de salaire. Le budget vient d’être présenté. Le gouvernement prévoit 935 millions d’euros pour augmenter ces rémunérations. Concrètement, à partir de l’an prochain, plus aucun professeur ne gagnera moins de 2000 euros nets par mois. Ce rattrapage est très attendu.

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Est-ce que ça va suffire ? Les syndicats sont méfiants. Ils veulent savoir si tous les professeurs seront augmentés, et de combien. Une grande partie de l’enveloppe - 300 millions d’euros - sera réservée aux enseignants qui acceptent d’effectuer de nouvelles tâches. Lesquelles ? Les discussions doivent débuter la semaine prochaine. Mais de toute façon, aujourd’hui, quand vous discutez avec des enseignants, le salaire n’est pas le premier sujet. La crise est beaucoup plus large.

Un enseignement dégradé

Les professeurs évoquent d'abord leurs conditions de travail - conditions matérielles et morales. Bien sûr, les enseignants ont beaucoup de congés et leur métier a des avantages. Mais quand ils décrivent leur quotidien, ils racontent l’histoire d’une dégradation, souvent de manière très concrète : des salles trop petites pour des élèves trop nombreux, du matériel qui manque ; de plus en plus de tâches parallèles, administratives. Il faut évaluer les élèves – c’est normal – mais aussi faire remonter les chiffres. Et parfois retoucher les chiffres, remonter les notes. Des enseignants accusent leur administration d’enjoliver la réalité, de la travestir, de ne pas regarder en face le niveau de certains élèves.

Est-ce un sujet politique ? Oui, parce que les professeurs ont le sentiment d’un décalage de plus en plus important entre les directives, les programmes et la réalité du terrain. Comment changer la politique éducative si le gouvernement et les enseignants ne partagent pas le même diagnostic ? Des professeurs expriment leur désarroi, leur solitude aussi, face à une machine administrative qui a toujours été énorme : il y a près de 900 000 enseignants en France ! Qui s’intéresse à ce qui se passe dans les classes ?

Une crise de sens

Emmanuel Macron a promis aux professeurs "un nouveau pacte". Le chef de l’Etat veut par exemple généraliser les expériences menées à Marseille. Plus d’autonomie pour les écoles qui le veulent, plus de liberté pédagogique laissée aux enseignants. Est-ce la bonne réponse ? Nous verrons ce que Pap Ndiaye propose concrètement aux établissements.

Mais encore une fois, le problème est beaucoup plus vaste. Le désarroi des enseignants est une crise de sens. Quelle est leur place dans la société ? À quoi servent-ils ? Quelle est la place de la culture ? D’autres pays sont confrontés à ces questions. Nos voisins, eux aussi, ont des problèmes de recrutement. Mais nous avons une particularité en France, au moins depuis le début de la IIIème République. Nous vivons sur un mythe : l’enseignant pourrait et devrait régler les problèmes de la société.

L’écrivain Charles Péguy avait inventé une expression qui a eu beaucoup de succès : « les hussards noirs de la République ». Mais le même Charles Péguy était très lucide. Voilà ce qu’il écrivait, déjà, en 1904 : "Les crises de l’enseignement ne sont pas des crises de l’enseignement ; elles sont des crises de vie (…) Quand une société ne peut pas enseigner, c’est que cette société ne peut pas s’enseigner ; c’est qu’elle a honte (…) Une société qui n’enseigne pas est une société qui ne s’aime pas". Nous sommes en 2022. Avons-nous des raisons de nous aimer ?

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