À vos marks ! 1923, l’hyperinflation ruine l’Allemagne

Billets dans une banque à Berlin dans les années 1920, au temps de l’hyperinflation de la république de Weimar.
Billets dans une banque à Berlin dans les années 1920, au temps de l’hyperinflation de la république de Weimar. ©Getty - APIC
Billets dans une banque à Berlin dans les années 1920, au temps de l’hyperinflation de la république de Weimar. ©Getty - APIC
Billets dans une banque à Berlin dans les années 1920, au temps de l’hyperinflation de la république de Weimar. ©Getty - APIC
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Allemagne, 1923. Face à l'augmentation effrénée des prix, l’État peine à imprimer suffisamment de monnaie pour répondre à la demande, l’opinion perd toute confiance dans le Papiermark, la famine menace, le pays semble au bord de la guerre civile. Que s’est-il donc passé pour en arriver là ?

Avec
  • André Orléan Économiste, directeur d'études à l'EHESS
  • Marie-Bénédicte Vincent Professeure d'histoire contemporaine à l'Université de Franche-Comté

À vos marks ! En 1923, l’hyperinflation ruine l’Allemagne. Sept ans et un krach boursier plus tard, Adrien Grosbuis fait paraître en 1930 La Dette publique allemande depuis 1914 et la crise monétaire. Les économistes aiment les courbes, les graphiques, les statistiques. Pour expliquer l’hyperinflation du mark en 1923, Grosbuis utilise une image efficace : "À raison d’un centimètre par deux milliards, la courbe de circulation, jusqu’à la fin de 1918, ne s’élève pas à 17 centimètres. Sur la même base, à la fin de 1923, elle s’étalerait sur 2 480 000 kilomètres, soit 62 fois le tour de la terre." Après la Première Guerre mondiale, l’Allemagne va mal.

Quand le papiermark perd de sa valeur

Les images lunaires de l’hyperinflation de la République de Weimar viennent immédiatement en tête : une brouette de billets suffit à peine à acheter une livre de pain, un homme tapisse un mur de billets de banque en guise de papier peint, un verre de bière ne se vend pas à moins de quatre milliards de marks. Au restaurant, il faut payer l’addition au moment de la commande, car entre l’entrée et le dessert, les prix ont changé.

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Selon l'économiste André Orléan, "il y a deux manières de définir l'inflation. Il y a une manière strictement comptable : on est en époque d'hyperinflation quand l'augmentation des prix mensuels dépasse 50 %. Il y a aussi une approche plus conceptuelle : il y a hyperinflation quand il y a véritablement destruction de la monnaie, quand le pivot monétaire qui crée nos sociétés ne fonctionne plus. Le mark papier, à la fin de l'hyperinflation, est détruit."

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En 1918, la Première Guerre mondiale vient de prendre fin et l’Allemagne, vaincue, entame un nouveau chapitre de son histoire : la République de Weimar. Le traité de Versailles, signé le 28 juin 1919, impose à l’Allemagne de lourdes réparations qui grèvent son économie et que l’opinion publique reçoit comme un Diktat. Déjà écrasée par les dettes qu’elle a contractées pour financer son effort de guerre, l’Allemagne peine à payer ce qu’elle doit à ses créanciers et aux vainqueurs de la guerre. "À cela s'ajoute le fait que le Reich (...) accroît ses dépenses après 1918. On est dans un changement de régime, une république qui se veut sociale, une république du peuple. Du coup, il y a toute une politique sociale, d'ailleurs pionnière en Europe, qu'on continue de saluer aujourd'hui pour toutes ses avancées en termes de justice sociale, d'allocations, de législation du travail, mais cela suppose des dépenses.", souligne l'historienne Marie-Bénédicte Vincent.

Le gouvernement fait alors marcher la planche à billets. L'inflation, déjà ancienne, puisqu'elle était apparue au début de la Grande Guerre, s'aggrave et se transforme en hyperinflation. "Des politiques assez pragmatiques essayent de modifier le système fiscal pour le rendre plus adapté, mais cela bute toujours sur la question des réparations. On n'arrive pas à les gérer, ajoute André Orléan. (…) Le corps politique allemand était complètement pris dans ces contraintes. Je crois qu'il a continué à essayer de gérer en émettant de la monnaie et en allant jusqu'à la fin de la destruction monétaire parce qu'il y était contraint par les contraintes qui lui étaient imposées."

Les conséquences de l'hyperinflation

Pendant dix-huit mois, entre juin 1922 et novembre 1923, le pays sombre dans un chaos monétaire et économique total. On peut se demander si la politique économique des Alliés, et notamment l'intransigeance de la France quant au paiement des réparations, est à l’origine de la crise hyperinflationniste allemande. La question monétaire semble en effet aussi bien une question économique que politique. "Les hauts fonctionnaires, je ne dirais pas qu'ils mouraient de faim, parce que c'étaient des couches sociales privilégiées, mais ils ont eu une impression de déclassement extrême, relève Marie-Bénédicte Vincent. Des dépenses qui leur semblaient très importantes pour leur statut – on dirait aujourd'hui ostentatoires : donner des cours de piano à leurs enfants, offrir des livres en cadeau d'anniversaire – n'étaient plus possibles. Ils ont dû se replier sur des dépenses primaires (se loger, se vêtir, se nourrir) qui les assimilaient, de leur point de vue, aux couches populaires. Et ça, c'était inacceptable."

Le "miracle du Rentenmark", en novembre 1923, vient mettre un terme à la spirale hyperinflationniste. La réforme monétaire, symboliquement garantie par le capital allemand, est acceptée aussi bien par les perdants que par les gagnants de l’hyperinflation. La sortie de crise met en évidence l’importance de la confiance sociale dans la monnaie et l’adhésion collective sur laquelle elle repose.

Dès lors, les conséquences de la crise hyperinflationniste sont complexes et multiples. Elles sont d’abord d’ordre économique. Les dettes de guerre de l’Allemagne ont en effet fondu comme neige au soleil à la faveur de la crise, tandis que la population, elle, est durablement traumatisée. "Les hypothèques sur l'agriculture ont pu être remboursées pour rien, donc les classes agricoles s'en sont mieux sorties que les autres, précise André Orléan. Mais ceux qui ont beaucoup gagné, ce sont les industriels. Ils ont pu acheter du capital en s'endettant. Comme les taux d'intérêt étaient très faibles par rapport au taux d'inflation, ça a construit des conglomérats immenses."

Les conséquences de la crise sont également politiques. L'épisode inflationniste a souvent été associé, peut-être à tort, aux prémices de la montée du nazisme. Les conséquences de l'hyperinflation sont enfin sociales et culturelles, alors que s’ouvre en Allemagne la période des Années folles ou Goldene Zwanziger, généralement associées à un foisonnement artistique et à un épanouissement des avant-gardes. La société allemande ressort néanmoins éprouvée de la crise hyperinflationniste, qui, en lui faisant éprouver l’instabilité des valeurs monétaires, a contribué à une désorientation générale et à une remise en cause des valeurs établies.

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Pour en parler

André Orléan est économiste, directeur d'études à l'École des hautes études en sciences sociale (EHESS), directeur de recherche émérite au CNRS.
Il a notamment publié :

  • L’Empire de la valeur. Refonder l'économie (Seuil, 2011)
  • De l'euphorie à la panique : penser la crise financière (Éditions Rue d’Ulm, 2009)
  • La Monnaie souveraine (codirigé avec Michel Aglietta, Odile Jacob, 1998)
  • La Violence de la monnaie (avec Michel Aglietta, Presses universitaires de France, 1982, seconde édition 1984)

Marie-Bénédicte Vincent est professeure d'histoire contemporaine au Centre Lucien Febvre de l’Université de Franche-Comté. Elle est spécialiste de l’histoire politique et sociale de l’Allemagne au XIXe et XXe siècle.
Elle a notamment publié :

Références sonores

  • Archive de l'émission La IIIe République. 1918-1929 : naissance d'une société, ORTF, 27 avril 1970
  • Archive du journaliste Jean Clair-Guyot dans Soyez témoins, RTF, 2 mai 1956
  • Lecture par Alexandre Manzanares d'un extrait de Le Tournant. Histoire d’une vie de Klaus Mann, 1942, traduction française de Nicole et Henri Roche
  • Archive de Gisèle Freund dans le documentaire Mise à mort d'une république. 1928-1933, FR3, 13 février 1983
  • Extrait du film documentaire Hitler, une carrière de Joachim Fest et Christian Herrendorfer, 1977

Générique de l'émission : Origami de Rone

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