Anni et Josef Albers dans le jardin de la maison des maîtres au Bauhaus. Dessau, vers 1925.
Anni et Josef Albers dans le jardin de la maison des maîtres au Bauhaus. Dessau, vers 1925. - Photographe anonyme © The Josef and Anni Albers Foundation
Anni et Josef Albers dans le jardin de la maison des maîtres au Bauhaus. Dessau, vers 1925. - Photographe anonyme © The Josef and Anni Albers Foundation
Anni et Josef Albers dans le jardin de la maison des maîtres au Bauhaus. Dessau, vers 1925. - Photographe anonyme © The Josef and Anni Albers Foundation
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Étudiante du Bauhaus attirée par la peinture et le vitrail, Anni Albers est orientée automatiquement vers l'atelier de tissage, comme toutes les femmes de l'école. Elle révèle alors la dimension résolument moderne de l'art textile et fait évoluer le regard porté sur ce genre artistique.

Avec
  • Ida Soulard Historienne de l’art, auteure et enseignante à l’école des Beaux-arts de Nantes
  • Camille Morineau Conservatrice du patrimoine, directrice de l’association Aware (Archives of Women Artists, Research and Exhibitions…), commissaire indépendante d’exposition

Quand Monsieur part travailler, Madame reste au foyer et s’occupe de couture ou de tapisserie. C’est le cas pour Pénélope qui attend Ulysse ; c’est le cas de la tapisserie de Bayeux dite, à tort, de la reine Mathilde. Le 30 juillet 1903, Jean Jaurès prononce un discours lors de la remise des prix au Lycée d’Albi : "Le courage, c’est de surveiller exactement sa machine à filer ou à tisser, pour qu’aucun fil ne se casse, et de préparer cependant un ordre social plus vaste et plus fraternel où la machine sera la servante commune des travailleurs libérés." La tapisserie pour se libérer ? Est-ce la démarche de l’artiste textile Anni Albers ?

L'atelier textile ou la "classe des femmes" du Bauhaus

"Tout nouveau départ est déroutant, et l’endroit où il peut mener est caché dans les plis du futur. Mon début était loin d’être ce que j’avais espéré : le destin a mis entre mes mains des fils mous ! Des fils pour construire un avenir ?" Lorsqu’Anni Albers entre au Bauhaus au début des années 1920, elle est fortement incitée à rejoindre l’atelier textile, comme la plupart des étudiantes de l’école. Pour Ida Soulard, doctorante en histoire de l'art, "Walter Gropius, directeur du Bauhaus dès son ouverture en 1919, avait proclamé qu'il n'y aurait pas de distinction entre le beau sexe et le sexe fort." Elle ajoute que le problème survient dès la première année, avec une majorité de candidatures féminines. "Or construire les formes du futur, qui était l'objectif du Bauhaus, restait quand même un travail masculin. [...] Dès 1920, sous la pression des maîtres artisans et des maîtres de la forme, [Walter Gropius] décide de créer ce qu'il appelle un département des femmes, l'atelier textile.

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L’école mythique entend pourtant remettre en cause la hiérarchie des arts, qui place les arts textiles (et les femmes qui les pratiquent) en bas de l’échelle des valeurs ; mais les préjugés ont la peau dure. 

Sublimer l'art textile

Alors qu’elle voulait "faire un vrai travail d’homme", Anni Albers s’assied donc devant le métier à tisser. Elle a ensuite rapidement l’intuition que le tissage a beaucoup à plus offrir que ce qu’elle pensait : loin d’être une activité sensible, féminine et domestique, le tissage se révèle une activité logique, mathématique, quasi-philosophique. "Le tissage est le croisement de deux systèmes de fils à angle droit qui créent un plan pliable et en trois dimensions, avec une épaisseur, une densité, etc. explique Ida Soulard. C'est avec tous ces paramètres qu'Anni Albers va travailler. Ça lui paraissait très étrange de dire qu'il y avait la grande histoire préindustrielle du lien des femmes et du textile (Pénélope, les déesses Moires...) alors que pour elle, ça lui semblait être beaucoup plus proche d'une inclinaison masculine, des questions de structure plutôt que des questions d'ornements, d'ajouts, de décorations."

Loin de n’être qu’une artiste de second plan dans l’ombre de son mari, Anni Albers, par son travail novateur au Bauhaus, puis au Black Mountain College, porte la modernité artistique à son plus haut point. Aujourd’hui encore, le long travail pour redonner toute son importance à son œuvre ne fait que commencer. L'historienne de l'art et conservatrice de patrimoine Camille Morineau constate que la phase d'oubli qui frappe de nombreuses artistes, y compris pour celles très connues de leur vivant comme Anni Albers, est une question de genre. "On a moins regardé, moins commenté, moins acheté [les œuvres de] femmes dans les musées, observe-t-elle_. Les femmes ont été beaucoup moins représentées par les galeries. Elles ne sont donc pas rentrées dans un marché et n'ont pas eu droit à ce circuit de la reconnaissance qui est très important pour tous les artistes._"

Intervenantes

Camille Morineau est conservatrice du patrimoine et historienne de l’art spécialiste des artistes femmes. Pendant ses dix ans de poste au musée national d'Art moderne, dans le Centre national d'art et de culture Georges-Pompidou à Paris, elle a dirigé l'exposition fondatrice elles@centrepompidou. Elle fait entrer des œuvres féministes dans les collections du musée. En 2014, Camille Morineau co-fonde l’association AWARE Archives of Women Artists, Research and Exhibitions qui a pour but de rendre visibles les artistes femmes des XIXe et XXe siècles en produisant et en diffusant du contenu. De 2016 à 2019, elle est directrice des collections et des expositions de la Monnaie de Paris. En novembre 2020, elle est nommée Présidente du Conseil d'administration de l'École du Louvre. Camille Morineau a notamment publié Artistes femmes, de 1905 à nos jours (Centre Pompidou, 2010), ainsi que de nombreux catalogues d’exposition (Niki de Saint Phalle au Grand Palais, Yves Klein, Gerarht Richter, Elsa Sahal…).

Ida Soulard est historienne de l’art, auteure, enseignante à l’école des Beaux-arts de Nantes et co-directrice de Fieldwork: Marfa, un programme de recherche international mené conjointement par les Beaux-arts de Nantes et la HEAD-Genève. Sa thèse Une histoire textile de la modernité : Anni Albers et les ateliers textiles, du Bauhaus au Black Mountain College (1923-1965) est réalisée à l’université PSL sous la direction de Maria Stavrinaki et soutenue en 2022. Ida Soulard a co-fondé en 2011 une série de séminaires et de workshops intitulés The Matter of Contradiction (2011-2013). Elle travaille à l’écriture d’un livre, The Marfa Stratum, en collaboration avec l’artiste Fabien Giraud. Elle est également co-fondatrice de la plateforme de recherche Glass Bead et de la revue associée.

Pour aller plus loin

Références sonores

  • Archive de Nina Kandinsky à propos du Bauhaus de Weimar dans Les témoins - France Culture, 1er avril 1971
  • Lecture par Vanda Benes des mots d'Anni Albers citée par Nicholas Fox Weber dans "Anni Albers to date", The Woven and Graphic Art of Anni Albers (Smithsonian Institution Press, 1985)
  • Archive de Sonia Delaunay sur la question de la femme artiste dans Les après-midi de France Culture - France Culture, 10 mai 1973
  • Archive de Marcelin Pleynet, critique d'art, à propos du Black Mountain College - France Culture, 30 octobre 1976
  • Musique "El Condor Pasa (If I Could)" par Simon & Garfunkel - Album : Bridge Over Troubled Water, 1970
  • Archive de Mary Dorat interrogée dans La femme et le foyer à l'occasion du salon des femmes peintres et sculpteurs - RDF, 25 juin 1949
  • Archive de Sheila Hicks sur l'enseignement de Josef Albers et sa rencontre avec Anni Albers dans L'heure bleue - France Inter, 22 mars 2018
  • Lecture d'un extrait de Pliable plane : textiles in architecture d'Anni Albers, 1957, par Vanda Benes
  • Archive sur un carton de tapisserie d'Henri Matisse dans l'exposition au Musée d'art moderne de la ville de Paris dans L'art et la vie - RDF, 23 juillet 1949