Illustration du Dr Philippe Pinel à l’Asile de Paris pour femmes folles.
Illustration du Dr Philippe Pinel à l’Asile de Paris pour femmes folles. ©Getty - duncan1890
Illustration du Dr Philippe Pinel à l’Asile de Paris pour femmes folles. ©Getty - duncan1890
Illustration du Dr Philippe Pinel à l’Asile de Paris pour femmes folles. ©Getty - duncan1890
Publicité

Au XVIIIe siècle, les médecins et les philosophes imposent l’idée d’une "nature féminine". Les femmes seraient d’éternelles malades, que la faiblesse et la sensibilité exacerbée écartent légitimement des sphères politiques et savantes.

Avec
  • Yannick Ripa Professeure en histoire des femmes et du genre à l'Université Paris 8 Vincennes-Saint-Denis
  • Muriel Salle Historienne spécialiste de l’histoire des femmes, du genre et de la médecine, maîtresse de conférences à l’Université Lyon 1

"Comment s'établit l'amour le plus pénétrant, le plus parfait entre les sexes ? C'est lorsque la femme est le plus femelle, et que l'homme est le plus viril ; c'est quand un mâle brun, velu, sec, chaud et impétueux, trouve l'autre sexe délicat, humide, lisse et blanc, timide et pudique. L'un doit donner et l'autre est constituée pour recevoir." Voilà ce qu'on peut lire dans le Traité pratique des maladies de l'appareil génital de la femme du docteur Joseph Gérard en 1877, qui reprend une citation de Julien Joseph Vinet, naturaliste qui a fait paraître au début du XIXe siècle L'histoire naturelle du genre humain – une histoire où il est question de force et de faiblesse.

Du modèle "unisexe" à la différenciation des corps sexués

Jusqu’au XVIIIe siècle, les discours médicaux occidentaux continuent de suivre les théories d’Hippocrate. Selon le médecin du IVe siècle avant notre ère, la femme et l’homme ont les mêmes organes, mais configurés différemment. La santé repose selon lui sur l’équilibre des humeurs (entre le sang, l’eau, la bile et le phlegme), variable selon le sexe de l’individu. L’homme serait naturellement plus chaud, plus sec, plus sanguin, là où les femmes sont froides, spongieuses et humides.

Publicité

Au siècle des Lumières, ce modèle "unisexe" est abandonné. À partir des années 1750, les squelettes féminins et masculins sont représentés séparément dans les traités médicaux et sur les planches d’anatomie. Les Lumières cherchent à appliquer le doute méthodique et le rationalisme au corps féminin et à ses spécificités, et à refonder le savoir médical sur la question. Dans le même temps, ils fondent le droit naturel : tous les êtres humains naissent et demeurent libres et égaux en droits. Pour certains, comme Nicolas de Condorcet, la femme est un être humain à part entière pourvu des mêmes droits naturels que l’homme ; mais pour d’autres, comme le médecin Pierre Roussel, les femmes sont d’éternelles malades, à la constitution trop faible pour jouir d’une existence politique similaire à celle des hommes. De plus, leurs corps sont naturellement prédisposés à la maternité, de sorte que leur nature physiologique est en parfait accord avec le rôle social qui leur incombe. Muriel Salle, historienne spécialiste de l’histoire des femmes, souligne que "le discours médical participe à réitérer toute la domination qui repose sur les contraintes par leur corps. Il y a l'idée que le corps d'une femme se rappelle régulièrement à elle. Il est déterminant dans son destin social. (...) Il faut inventer une nature invalidante, une nature féminine invalidante, pour justifier en nature le fait que les femmes n'accèdent pas à l'exercice des droits, qui sont pourtant des droits inaliénables".

52 min

Le "sexe faible", invention d'une idée reçue

C’est finalement l’argumentaire défavorable aux femmes qui s’impose et consacre les femmes comme des êtres foncièrement inaptes “aux méditations hautes et aux conceptions sérieuses”, selon les mots du député à la Convention Jean-Pierre André Amar en 1793. Dès lors, il y a une nécessité sociale et politique à construire un discours médical dépréciatif sur le corps des femmes, afin de justifier qu’elles n’accèdent pas à un certain nombre de droits. Les dictionnaires médicaux se multiplient et inventorient les afflictions typiquement féminines, sans considérer qu’il existe des maladies typiquement masculines. Cette classification installe l’idée que le sexe féminin est un sexe souffrant, faible de corps et d’esprit.

Les médecins démontrent cette faiblesse féminine en mettant en avant les os plus petits et moins durs, la cage thoracique plus étroite, la fragilité de la peau, la mollesse des muscles… Ils estiment également que la ramification des vaisseaux et des nerfs est plus poussée chez les femmes, ce qui les rend irritables, sensibles, capricieuses, esclaves de leurs sensations et de leurs sentiments. Yannick Ripa, professeure en histoire des femmes et du genre, précise qu'au XIXe siècle, "toute l'économie féminine est concentrée dans l'utérus et qu'au lieu d'être une force, puisque les femmes donnent la vie, c'est considéré comme une faiblesse. (...) Cette faiblesse, qui logiquement amène la protection inscrite dans le code civil (...), permet au contraire de s'inscrire dans une forme de violence".

Pourquoi les discours médicaux du XVIIIe siècle ont-ils façonné et imposé cette prétendue "nature féminine", faible et souffreteuse ? Comment l’idée reçue d’un "sexe faible" a-t-elle perduré au XIXe, et même au XXe siècle ?

À réécouter : L’utérus sur le divan
58 min

Pour en parler

Yannick Ripa est professeure en histoire des femmes et du genre à l'université Paris 8 Vincennes - Saint-Denis.
Elle a notamment publié :

Muriel Salle est historienne spécialiste de l’histoire des femmes, du genre et de la médecine et maîtresse de conférences à l’Université Claude Bernard Lyon 1.
Elle a notamment publié :

Le Pourquoi du comment : histoire

Toutes les chroniques de Gérard Noiriel sont à écouter ici.

3 min

Références sonores

  • Extrait du film La Princesse de Clèves de Jean Delannoy en 1961, d'après l'œuvre de Madame de La Fayette
  • Archive du docteur Demetrius à la fin du XIXe siècle sur l'onanisme des petites filles, France Culture, 1997
  • Archive des expressions sur le corps, France Culture, 4 mars 1975
  • Extrait de la chanson Une femme honnête de Jean Ferrat, 1972
  • Générique de l'émission : Origami de Rone