Argent pas cher ! À la Belle Époque, la maison fait crédit : épisode 1/3 du podcast Une histoire de la consommation

Tableau "Le Mont-de-Piété" de Jean Béraud, 1918
Tableau "Le Mont-de-Piété" de Jean Béraud, 1918 - ©CC-By-SA
Tableau "Le Mont-de-Piété" de Jean Béraud, 1918 - ©CC-By-SA
Tableau "Le Mont-de-Piété" de Jean Béraud, 1918 - ©CC-By-SA
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À la Belle Époque, des magasins de vente à crédit se développent et permettent aux classes populaires parisiennes d'accéder à de nouveaux biens de consommation. Comment ce mouvement de masse donne-t-il de nouvelles clés pour appréhender les classes populaires ?

Avec
  • Anaïs Albert Historienne, maîtresse de conférences à l'Université Paris-Cité, chercheuse au Laboratoire Identités, Cultures, Territoires

Argent pas cher ! À la Belle Époque, la maison fait crédit, mais c’était déjà le cas auparavant. En 1862, Aurélien Scholl fait paraître Les Amours de théâtre, où se trouve un chapitre intitulé "La vie à crédit". Dans ce livre, Aurélien Scholl explique "toute la philosophie du crédit parisien". Comme il dit : "Un individu de bonne mine, ayant un domicile sérieux et connaissant deux cents personnes sur le boulevard, vivra deux ou trois ans à Paris sur la confiance publique !"

Acheter à crédit à la Belle Époque, une aubaine pour les classes populaires ?

Dis-moi ce que tu consommes et je te dirai qui tu es. Alors que des discours moraux ont tendance à influencer notre perception de la consommation des classes populaires, s’intéresser à la vague de consommation à la Belle Époque met en exergue les mécanismes économiques, sociaux et culturels qui traversent les classes populaires. La consommation est-elle un risque d’aliénation des masses ou bien le vecteur d’une intégration sociale ?

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À la fin du XIXe siècle, alors que les salaires des ouvriers et employés ne cessent d'augmenter, des magasins populaires se développent sur le modèle des grands magasins bourgeois du centre de Paris, à l'instar des Galeries Lafayette et du Bon Marché. Pour faciliter l'accès à la consommation de leur clientèle, ces magasins populaires proposent la vente à crédit, système que perfectionne le Palais de la Nouveauté, grande enseigne populaire de Georges Dufayel, installée au pied du quartier de la Goutte-d'Or. L'historienne Anaïs Albert explique que "souscrire un crédit chez Dufayel pour pouvoir se procurer ses meubles (permet) ensuite de louer un logement vide. Cela signe un processus de stabilisation sociale, une forme de respectabilité populaire. Si vous ne payez pas le loyer, ces meubles sont saisis par le propriétaire pour se rembourser des impayés".

Concordance des temps
58 min

Se meubler ou s'habiller en bourgeois : l'imitation des classes supérieures

La vente au crédit est l'occasion pour les employés, ouvriers, artisans ou petits fonctionnaires d'accéder à de nouveaux biens de consommation. Armoire à glace, buffet-vaisselier, machine à coudre et bicyclette, autant d'objets qui imitent le goût de la bourgeoisie et apportent aux ménages les atours de la respectabilité. Anaïs Albert s'intéresse aux enjeux de distinction au sein des classes populaires : "Évidemment, les ouvriers ne passent pas pour des bourgeois. Par contre, un employé peut essayer de passer plus pour un bourgeois pour ressembler moins à un ouvrier".

L'amélioration sociale et économique ne saurait masquer la fragilité inhérente au milieu populaire et l'hétérogénéité des profils qui le constituent. "Les surendettés, contrairement à ce qu'on pourrait penser, ne sont pas les ouvriers. Il y a un discours moral sur les ouvriers, on fait très attention quand on les sélectionne, souligne Anaïs Albert. Les surendettés, ce sont des employés, des petits fonctionnaires municipaux et particulièrement les forces de l'ordre – les gendarmes, les policiers, etc. – parce qu'on leur fait plus crédit puisqu'ils ont plus de crédit social. Leur employeur, c'est l'État, on sait que le salaire va rentrer et il y a le prestige de l'uniforme".

L'argent, au cœur des transactions mercantiles, est parfois insuffisant pour assurer les besoins de subsistance et certains n'ont pas d'autre choix que d'engager leurs objets de valeur au Mont-de-piété pour pouvoir payer le loyer.

À lire aussi : Tous accros au crédit ?

Comment l'accroissement de la vente à crédit permet-il aux classes populaires d'accéder à la consommation ? Comment ce mouvement de masse donne-t-il de nouvelles clés pour appréhender les classes populaires ?

Pour en parler

Anaïs Albert est maîtresse de conférences en histoire contemporaine à l'Université Paris-Cité, membre du laboratoire Identités, Cultures, Territoires (ICT).
Elle a publié  La Vie à crédit. La consommation des classes populaires à Paris (années 1880-1920) (Éditions de la Sorbonne, 2021).

Références sonores

  • Archive sur le crédit à la consommation dans l'émission Tribune de Paris, RTF, 4 novembre 1953
  • Chanson Ballades des places de Paris de Lucien Boyer (1905) par Françoise Gillard
  • Chanson Emprunter par Jacqueline Maillan dans l'émission Dimanche dans un fauteuil, RTF, 21 février 1960
  • Chanson La Vie à crédit par Valérie Bonneton et Denis Podalydès dans le film Jeanne et le garçon formidable d'Olivier Ducastel et Jacques Martineau, 1998
  • Archive sur le Mont-de-Piété d'Avignon dans Provence Actualités, 21 janvier 1967
  • Extrait du film Germinal de Claude Berri (1993) d'après le roman d'Émile Zola (1885)

Générique de l'émission : Origami de Rone

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