Un char soviétique à Prague le 21 août 1968
Un char soviétique à Prague le 21 août 1968 ©Getty - Helmut Hoffmann / Ullstein Bild
Un char soviétique à Prague le 21 août 1968 ©Getty - Helmut Hoffmann / Ullstein Bild
Un char soviétique à Prague le 21 août 1968 ©Getty - Helmut Hoffmann / Ullstein Bild
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Insurrection de Budapest en 1956, Printemps de Prague en 1968, création de Solidarnosc en Pologne en 1980. Les tentatives pour réformer le système communiste font trembler le bloc soviétique. Est-il pertinent d'y lire les signes annonciateurs de la dislocation de l'URSS ?

Avec
  • Roman Krakovsky Historien, chargé de cours à l’Université de Genève et l'Université de Lille, spécialiste de l'Europe centrale et orientale
  • Jacques Rupnik Historien, politologue, directeur de recherche émérite au CERI/Sciences Po

Lors de la conférence des partis communistes européens, le 22 septembre 1947, Andreï Jdanov, collaborateur de Staline, prononce un discours demeuré célèbre dans l’histoire et dans les manuels scolaires : "Au fur et à mesure que nous nous éloignons de la guerre, deux camps s’affirment. Les États-Unis sont la principale force dirigeante du camp impérialiste. Ce camp est soutenu par l’Angleterre, la France mais aussi par des États possesseurs de colonies. Les forces anti-impérialistes et antifascistes forment l'autre camp. L'URSS et les pays de la démocratie nouvelle en sont le fondement. Le camp anti-impérialiste s'appuie dans tous les pays sur le mouvement ouvrier et démocratique, les partis communistes frères." Le monde est divisé en deux blocs, mais chaque bloc est lui-même divisé : quelles sont les fissures du bloc de l’Est ?

Les premières déviations

À la fin de la Seconde Guerre mondiale, l’Armée rouge conquiert les pays d'Europe centrale et les libère du joug nazi. Des régimes communistes sont alors instaurés par Staline. L’historien Roman Krakovsky explique que "le communisme apparaît à la fois comme une stratégie cicatricielle – guérir les blessures des années de guerre, mettre en place un État providence socialiste – mais également comme une stratégie préventive pour ne plus jamais voir revenir le nazisme."

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La première fissure dans le bloc soviétique a lieu en Yougoslavie, quand Tito décide de rompre avec Staline en 1948. "Cette première déviation est immédiatement condamnée comme nationaliste, bourgeoise, impérialiste, etc. et inspire à Moscou une politique de contrôle en Europe de l'Est", raconte l'historien et politologue Jacques Rupnik. "Jusqu'à la mort de Staline [en 1953], il y a une mainmise totale. On mène la chasse aux déviations titistes et à toute idée qu’il est possible de s'écarter du chemin dicté par Moscou."

En 1956, une révolte éclate à Budapest, capitale de la République populaire de Hongrie. Dans cette "démocratie populaire", membre de la sphère d'influence de l'Union soviétique, les étudiants décident de se réunir pour manifester leur soutien à leurs voisins polonais, qui viennent de formuler une toute première critique du stalinisme. Peu à peu, ce sont des centaines de milliers de gens qui manifestent et écoutent des discours réclamant la liberté de la presse, le retour à la démocratie et le départ des troupes russes. Jacques Rupnik souligne l’interaction entre le centre et la périphérie de l'empire soviétique. "Lorsque Khrouchtchev, au XXe congrès, dénonce les crimes de Staline, […] il casse le dogme fondamental de l'infaillibilité du parti." Il s’ensuit une division des élites, qui vont débattre de processus de réforme et permet à la société de se glisser dans cette nouvelle brèche.

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Prague 1968, la séparation du Parti et de l'État

Une autre fissure apparaît dans le bloc de l’Est quelques années plus tard, en Tchécoslovaquie. C’est le célèbre "Printemps de Prague" de 1968, qui commence avec l’arrivée au pouvoir du dirigeant communiste Alexander Dubcek et sa recherche d’une "troisième voie", c’est-à-dire d’un socialisme démocratique. Une des premières mesures d'Alexander Dubcek est d'abolir la censure. "Il ouvre les vannes, remarque Jacques Rupnik, il permet un débat sur ce qui s'est passé au cours des vingt années précédentes et sur ce qu'il faut faire maintenant. C'est la rupture fondamentale, une séparation du Parti et de l'État." Écrasé à son tour quelques mois plus tard par les chars soviétiques, le Printemps de Prague constitue pourtant un tournant majeur dans le destin de l’URSS, en révélant au grand jour que le système communiste n’est pas réformable.

Douze ans plus tard, une autre brèche s’ouvre en Pologne : les grèves qui se tiennent à l’été 1980 à Gdansk aboutissent à la création du syndicat indépendant Solidarnosc, bientôt rejoint par des millions de Polonais. Si le mouvement est encore une fois muselé, la contestation se poursuit sous différentes formes au cours des années 1980, jusqu’à ce que le pouvoir communiste capitule et que les premières élections libres du Bloc depuis 1945 portent Lech Wałęsa au pouvoir.

Comment ces événements, distincts dans le temps et l’espace, se répondent-ils l’un l’autre ? Les insurgés ont-ils en tête les précédents de leurs voisins du bloc communiste ? Se soutiennent-ils, s’encouragent-ils ? Ces révoltes créent-elles, chaque fois, une nouvelle fissure dans le bloc de l’Est, et sont-elles responsables de sa dislocation ? Nous en discutons avec nos invités, Jacques Rupnik et Roman Krakovsky.

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Intervenants

Jacques Rupnik est historien, politologue, directeur de recherche émérite au CERI/Sciences Po, spécialiste du printemps de Prague. Il a notamment publié :

Roman Krakovsky est historien, spécialiste de l’Europe centrale et orientale. Diplômé de l’université de Paris 1 Panthéon-Sorbonne, il a été chargé de cours à l’université de Genève avant de rejoindre la chaire d’histoire de l’université de Lille. Il est l'auteur de :

Roman Krakovsky a participé à la rédaction de L’Histoire de l’Europe - vol. IV. Période contemporaine, à paraître chez Humensis en 2024.

Références sonores

  • Archive de Radio Hongrie le 7 novembre 1956 diffusée dans Paris vous parle - RDF, 1er février 1958
  • Lecture de l'appel d'Imre Nagy du 4 novembre 1956 à 4h20) par Vanda Benes
  • Musique Modlitba pro Martu par Marta Kubišová, 1968
  • Archive du Journal des Actualités Françaises le 24 juillet 1968
  • Archive d'Alexander Dubcek dans Le Journal 20H - A2, 21 août 1989
  • Archive sur les grèves à Gdansk dans Inter actualités de 09H00 - France Inter, 16 août 1980