Judith décapitant Holopherne. Tableau d'Artemisia Gentileschi réalisé vers 1614-1620
Judith décapitant Holopherne. Tableau d'Artemisia Gentileschi réalisé vers 1614-1620 ©Corbis - © Summerfield Press
Judith décapitant Holopherne. Tableau d'Artemisia Gentileschi réalisé vers 1614-1620 ©Corbis - © Summerfield Press
Judith décapitant Holopherne. Tableau d'Artemisia Gentileschi réalisé vers 1614-1620 ©Corbis - © Summerfield Press
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Peintre baroque du XVIIe siècle au style original et à la carrière ambitieuse, Artemisia Gentileschi s’est imposée comme une des artistes majeures de sa génération malgré un milieu très masculin.

Avec
  • Michela Passini Historienne de l’histoire de l’art, chercheuse au CNRS
  • Martine Lacas Docteure en histoire et théorie de l’art, commissaire d’exposition indépendante, autrice et enseignante en histoire et théorie de l’art

L’histoire des femmes peintres est celle d’un combat – s’imposer dans un champ artistique très masculin –  mais surtout d’une pluralité de combats, dans des sociétés où les hommes dominent. Au début du XVIIe siècle, Artemisia Gentileschi a lutté. Quelle place pour cette artiste dans sa génération ? Quelle place dans l’histoire de l’art ? En 1550, dans Les Vies des meilleurs peintres, sculpteurs et architectes, Giorgio Vasari explique que "l’appétit dévorant du temps est évident : non content d’avoir rongé les œuvres mêmes et les témoignages honorifiques d’un grand nombre d’artistes, il a effacé et éteint le nom de tous ceux dont le souvenir avait été préservé par autre chose que la piété impérissable des écrivains". Le nom de tous ceux, mais surtout le nom de celles…

Disparue de l'historiographie

Tombée dans l’oubli dès le milieu du XVIIIe siècle, c’est par un événement fort éloigné de son œuvre qu’Artemisia Gentileschi revient progressivement sous les feux des projecteurs. En 1876, aux Archives de Rome, les Actes du procès pénal intenté par son père Orazio Gentileschi contre le peintre Agostino Tassi sont redécouverts : il s’agit d’un procès pour viol, intenté contre son collègue et ami, alors qu’Artemisia Gentileschi n’a que dix-sept ans. La figure de l'artiste et sa biographie reviennent alors sous les feux des projecteurs, mais au détriment de son œuvre, qui ne fera l’objet de véritables études qu’à partir des années 1980. 

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Pour Martine Lacas, commissaire d’exposition indépendante et enseignante en histoire et théorie de l’art, l'omission d'Artemisia Gentileschi dans l'histoire de l'art s'explique, entre autres, par la description qu'en fait cette discipline : "S'impose une définition de l'art qui reprend des concepts anciens et attribue l'invention [...] à l'esprit. L'esprit est viril, donc, les femmes, étant réputés être privées de cette qualité puisqu'elles sont renvoyées à la matière, sont aussi évacuées de cette histoire de l'art."

Une "peintresse" inscrite dans son temps

Artemisia Gentileschi a pourtant été une artiste internationalement reconnue au XVIIe siècle, louée pour son style baroque et dramatique comme pour sa personnalité, ambitieuse et extravagante. Appelée à la cour de Florence, puis de Rome, de Venise, de Naples ou encore de Londres, la "peintresse" a su faire sa promotion et assurer son propre succès à une époque où les artistes femmes restaient une exception. "Apprendre à devenir peintre, c'est aussi apprendre les stratégies de carrière, explique Martine Lacas. On voit que toutes ces artistes [femmes], dont Artemisia Gentileschi à travers la correspondance qu'elle entretient avec les collectionneurs, avec les poètes... la réussite de [ce] métier passe par le réseau relationnel."

Nous revenons sur le parcours d'Artemisia Gentileschi et la postérité de son œuvre pour examiner les façons dont l’histoire de l’art peut aujourd’hui redonner leur entière place aux peintresses, sculptrices et poétesses. L'historienne de l'histoire de l'art Michela Passini met en garde contre l'écueil de chercher des caractéristiques féminines dans l'oeuvre des femmes peintres. "L'historiographie féministe des années 1970 a voulu mettre en avant le fait que il n'y a pas de tendances particulièrement féminines dans [l'autoportrait], rapporte-t-elle. Ce sont des pratiques d'atelier et d'artistes. Ce qui est intéressant pour [les historiens et historiennes de l'art], c'est d'utiliser ces sources visuelles au même titre que les sources produites par des peintres hommes pour voir comment les peintres femmes arrivent, en s'autoreprésentant, à négocier leur position - très complexe - au sein du champ artistique."

52 min

Intervenantes

Martine Lacas est commissaire d’exposition indépendante, autrice et enseignante en histoire et théorie de l’art. Elle est docteure en histoire et théorie de l’art, diplômée de l’École des hautes études en sciences sociales. Elle interroge les questions de la représentation picturale, de l’art et de la création. Elle a été commissaire de l'exposition Peintres femmes, 1780-1830. Naissance d'un combat qui s’est tenue de mars à juillet 2021 au Musée du Luxembourg à Paris. 

Elle a notamment publié Au fond de la peinture, une poétique de l’arrière plan (Seuil, 2008), Désir et peinture (Seuil, 2011), Rodion Romanovitch Raskolnikov. Portrait of a man (éditions Loco, 2014), biographie de Rodion Romanovitch Raskolnikov et catalogue-fiction d'une exposition de la photographe Sabine Meier au Muma du Havre et Des femmes peintres. Du XVe à l'aube du XIXe siècle (Seuil, 2015).

Michela Passini est chercheuse au CNRS. Elle travaille sur l’histoire de l’histoire de l’art, l’histoire des musées et du patrimoine. Elle enseigne par ailleurs à l'École du Louvre, où elle dirige le groupe de recherche de Master 1 Histoire de la muséologie. Elle a notamment publié La Fabrique de l’art national. Le nationalisme et les origines de l'histoire de l'art. France et Allemagne, 1870-1933 (éditions de la Maison des Sciences de l'Homme - Centre allemand d'histoire de l'art, 2012, tiré de sa thèse), l'édition critique de la Correspondance allemande d'Eugène Müntz (Armand Colin, 2012), L'Œil et l'archive. Une histoire de l'histoire de l'art (La Découverte, 2017).

Références sonores

  • Extrait du film Artemisia réalisé par Agnès Merlet en 1997 avec Valentina Cervi (Artemisia Gentileschi) et Michel Serrault (Orazio Gentileschi)
  • Archive d'une lecture par Jany Gast Aldi et Jean-Baptiste Malartre d'extraits de "Actes d'un procès pour viol en 1612" dans Les Chemins de la connaissance - France Culture, 16 mai 1989
  • Lecture d'un extrait de la lettre d’Artemisia Gentileschi au Chevalier Andrea Cioli (Naples, le 11 décembre 1635) lu par Vanda Benes
  • Musique Ch'io peni così (acte III, scène 1), Air d'Artemisia de Francesco Cavalli, 1656
  • Musique "Neither Sighs, nor Tears, nor Mourning" pour ténor dessus de viole et basse continue de Nicholas Lanier, 1652, par Henry Lawes et La Rêveuse (Jeffrey Thompson, Bertrand Cuiller, Florence Bolton, Benjamin Perrot) - Album : Ayres - Label : Mirare, 2012

L'équipe

Xavier Mauduit
Xavier Mauduit
Xavier Mauduit
Production
Anne-Toscane Viudes
Collaboration
Jeanne Delecroix
Collaboration
Laurence Millet
Réalisation
Marion Dupont
Collaboration
Milena Aellig
Réalisation
Maïwenn Guiziou
Production déléguée