Assignats, papier-monnaie sans valeur et sans-culotte ?

Échange d'assignats contre de la monnaie métallique pendant la Révolution française, gouache de Jean-Baptiste Lesueur, XVIIIe siècle
Échange d'assignats contre de la monnaie métallique pendant la Révolution française, gouache de Jean-Baptiste Lesueur, XVIIIe siècle ©Getty - De Agostini
Échange d'assignats contre de la monnaie métallique pendant la Révolution française, gouache de Jean-Baptiste Lesueur, XVIIIe siècle ©Getty - De Agostini
Échange d'assignats contre de la monnaie métallique pendant la Révolution française, gouache de Jean-Baptiste Lesueur, XVIIIe siècle ©Getty - De Agostini
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L'inflation a marqué la Révolution française : pénuries, hausse des prix, papier-monnaie déprécié. Quelles conséquences les innovations monétaires et financières de la Révolution française ont-elles eu sur les Français ? Quelles étapes ont mené à la première hyperinflation moderne ?

Avec
  • Arnaud Orain Professeur d'économie à l'Université Paris 8 Vincennes-Saint-Denis
  • Boris Deschanel Historien, maître de conférences en histoire moderne à l’université d’Avignon

Ah, les assignats. Sûr qu’ils ont paru aptes à sauver les finances de la France et peut-être pour certains de construire une fortune considérable… avant de déchanter… Ah, ils ont fait beaucoup causer, les assignats, ce papier-monnaie émis sous la Révolution qui était assigné (c’est-à-dire gagé) sur les biens nationaux que l’État confisque… les possessions de la Couronne et de l’Église.

Financer la Révolution

À sa formation, l'Assemblée constituante hérite de l'importante dette de l'Ancien Régime qu’elle s’engage à honorer. Alors que les recettes fiscales peinent à rentrer dans un pays troublé, la Constituante décide de mettre les biens du clergé "à la disposition de la nation" pour rembourser ses créanciers. Vendre des biens évalués à près de trois milliards de livres n'est pas chose aisée. Pour mobiliser rapidement ce capital, l'État crée des billets assignés sur les biens du clergé. Les détenteurs de ces assignats peuvent ensuite les utiliser pour acquérir les biens nationaux mis aux enchères.

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De vifs débats agitent l'Assemblée, car l'émission de papier a un précédent en France. L'assignat n'est pas sans rappeler le Système de Law et la la banqueroute qu'il provoqua en 1720. Les partisans du papier récusent le parallèle : le papier-monnaie de Law reposait sur des promesses, l'assignat sur de la terre.

D’ailleurs, déjà en 1719-1720, certains ne voyaient pas l’inflation provoquée par le Système de Law d’un mauvais œil. "Les propagandistes du Système (...) nous expliquent que cette inflation relance l'activité économique. Elle fait monter les prix agricoles, ce qui est très utile pour les paysans, et les prix des biens artisanaux, ce qui est extrêmement utile pour les corporations. Et surtout, elle permet le désendettement d'une partie de la population", nous apprend Arnaud Orain, professeur d’économie.

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Quand la planche à billets s'emballe

Très vite, l'opération s’emballe. Face à la pénurie de monnaie métallique, les assignats sont utilisés comme papier-monnaie à cours forcé. Pour certains bourgeois ou artisans des campagnes françaises, c'est l'occasion de rembourser leurs rentes ou emprunts, aux dépens de leurs créanciers. "Le fait d'accepter les assignats – la bonne volonté ou la mauvaise volonté vis-à-vis du papier-monnaie – dépend de plusieurs paramètres : le positionnement social des commerçants, leur capacité à réinvestir le papier-monnaie assez rapidement dans d'autres biens, dans des 'valeurs refuges', notamment les biens nationaux", précise l'historien Boris Deschanel.

Avec l’entrée en guerre en 1792, l'État manque de liquidités et fait tourner la planche à billets. La surabondance d’assignats en circulation, la réquisition de marchandises pour l’armée et les mauvaises récoltes entraînent une dépréciation du papier-monnaie, une hausse des prix et une baisse du pouvoir d'achat des Français : c’est l’inflation.

La Convention jacobine prend des mesures pour enrayer la hausse des prix. "Certains révolutionnaires 'exagérés', comme on disait à l'époque, des 'Enragés', demandent la démonétisation totale de l'or et de l'argent, comme l'avait en partie fait le Système de Law, mais les conventionnels refusent", rapporte Arnaud Orain. La loi du Maximum est promulguée le 29 septembre 1793 et fixe un prix plafond sur trente-neuf articles, comme le pain, la viande ou les bougies. La répression des récalcitrants est sévère et tranchante.

Après la chute de Robespierre, les variations de prix, endiguées un temps, reprennent. Les hausses, égales ou supérieures à 50 %, sont presque continues de la fin de l’année 1794 à la majeure partie de 1795 : l'hyperinflation finit d'achever l'assignat. "Un panier de biens qui valait 100 livres en 1790 en vaut à peu près 40 000 en 1796 (...), montre Arnaud Orain. Début 1796, (les assignats) n'ont quasiment plus de valeur. Ils valent moins de 1 % de leur valeur faciale. Dans beaucoup d'endroits, on ne les accepte plus".

En janvier 1796, le Directoire vote la destruction des planches à billets qui sont brûlées le 19 février place Vendôme, alors place des Piques, à Paris. De nouveaux papiers, les mandats territoriaux, sont émis pour parachever la vente des biens nationaux. Ils se déprécient rapidement et doivent être démonétisés à leur tour le 4 février 1797. L'expérience des assignats "est un traumatisme, surtout pour les possédants, puisque les assignats ont eu des effets relativement positifs pour une partie des endettés", conclut Arnaud Orain. Un traumatisme mémoriel qui a fait hésiter les Français à revenir au papier-monnaie.

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Pour en parler

Arnaud Orain est professeur d'économie à l'Institut d’Études Européennes de l'Université Paris 8 Vincennes-Saint-Denis et chercheur à l'École des hautes études en sciences sociales (EHESS).
Il a notamment publié :

Boris Deschanel est historien, maître de conférences en histoire moderne à l’université d’Avignon et chercheur au Centre Norbert Elias. Il est l'auteur de Commerce et Révolution. Les négociants dauphinois entre l’Europe et les Antilles (années 1770-années 1820) (Presses universitaires de Grenoble, 2018).

Références sonores

  • Archive de l'émission Quelle aventure !, France 3, 2 mars 2003
  • Extrait du film Le Bossu d'André Hunebelle avec Bourvil et Jean Marais, 1960
  • Extrait du film Que la fête commence de Bertrand Tavernier avec Jean-Pierre Marielle, 1975
  • Lecture par Olivier Martinaud d'un extrait de l'intervention de Jérôme Pétion à l'Assemblée le 16 avril 1790
  • Extrait du film La Marseillaise de Jean Renoir, 1938
  • Archive sur la planche à billets dans La Caméra invisible avec Jean Poiret et Jacques Rouland, ORTF, 23 mars 1967
  • Chanson Le Maximum par Yves Pignot dans Chantez le moi, Antenne 2, 14 juillet 1984
  • Lecture par Olivier Martinaud d'un extrait de Vie de Henry Brulard de Stendhal, 1890

Générique de l'émission : Origami de Rone

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