Bannis, réfugiés, réprouvés, le XIXe siècle à l'épreuve de l'exil : épisode 3/4 du podcast Histoires d’exils

Gravure représentant une famille pauvre en exil, 1877
Gravure représentant une famille pauvre en exil, 1877 ©Getty - duncan1890
Gravure représentant une famille pauvre en exil, 1877 ©Getty - duncan1890
Gravure représentant une famille pauvre en exil, 1877 ©Getty - duncan1890
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Les crises politiques et économiques du XIXe siècle massifient le phénomène d'exil. Les pays européens mettent en place des politiques d'accueil, qui se révèlent des outils de contrôle. De l'idée de charité chrétienne à la stigmatisation des exilés, comment la figure du réfugié se construit-elle ?

Avec
  • Sylvie Aprile Professeur à l'université Charles de Gaulle-Lille III
  • Delphine Diaz Maîtresse de conférences en histoire contemporaine à l’Université de Reims

En 1867, Théodore de Banville fait paraître Les Exilés, un recueil de poésie. Dans la préface, il écrit ces mots : "Les Exilés ! Quel sujet de poèmes, si j’avais eu plus de force ! En prononçant ces deux mots d’une tristesse sans bornes, il semble qu’on entende gémir le grand cri de désolation de l’Humanité à travers les âges et son sanglot infini que jamais rien n’apaise." Banni, proscrit, réprouvé, comment la figure du réfugié a-t-elle été construite ?

La perception des exilés au XIXe siècle

Les événements du XIXe siècle placent les pays européens face à des mouvements de populations inédits. Dès les années 1830, les crises politiques se superposent aux crises économiques. Les Polonais de la Grande Émigration, les libéraux piémontais ou les carlistes espagnols affluent vers la France, la Belgique, la Suisse et la Grande-Bretagne.

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La dénomination de l’exil est encore vague. Dans une conception héritée de la Révolution française, l’émigré désigne le lâche, le fuyard, alors que l’exilé est le patriote contraint de quitter son pays. Dans l’imaginaire collectif, l’individu en exil est souvent solitaire, qu’il soit un vagabond marginal et inquiétant, ou un aristocrate forcé de s’éloigner de sa mère-patrie.

"L'image d'un réfugié qui aurait été potentiellement un traître à sa patrie parce qu'il serait parti et n'aurait pas combattu chez lui est un motif récurrent. Les proscrits libéraux républicains cherchent à inverser cette représentation et à montrer qu'ils sont partis parce qu'ils sont des héros et qu'ils ont voulu construire leur patrie depuis l'étranger", explique l'historienne Delphine Diaz. "Les historiens du Risorgimento italien ont montré comment les proscrits italiens ont essayé, et réussi, à renverser cette image négative du réfugié pour en faire une image héroïque."

Les politiques d'accueil, entre secours et surveillance

Au XIXe siècle, une nouvelle catégorie s’impose : celle du réfugié. L’exil est désormais un phénomène collectif, massif et bien plus populaire qu’au XVIIIe siècle, ce qui appelle des réponses institutionnelles d’un nouveau genre. De premières politiques d’accueil se mettent en place et dessinent, en creux, l’histoire de nouvelles pratiques de contrôle censées assurer la surveillance de ces réfugiés, parfois jugés trop subversifs.

Le Printemps des peuples de 1848 annonce de nouveaux exils de masse, en même temps qu’il marque un tournant plus autoritaire dans les politiques d’accueil menées par les pays européens. Les principes de charité chrétienne qui prévalaient encore durant les années 1830 s’estompent peu à peu et font place à une méfiance généralisée. Ce sentiment de défiance s’accroît et atteint son paroxysme à la fin du siècle. La guerre franco-prussienne puis la Commune accentuent la stigmatisation des exilés. Partout en Europe, la montée du nationalisme et la crainte de l’anarchisme accentuent un sentiment diffus de xénophobie. Les réfugiés passent pour de dangereux agitateurs politiques, mais aussi pour des pourvoyeurs d’épidémies.

"Dans le pays d'accueil, on cherche constamment à distinguer le bon du mauvais réfugié, celui qui se glisserait en quelque sorte dans les pas des bons réfugiés qu'il faut aider", souligne l'historienne Sylvie Aprile.

Comment les politiques d’accueil se mettent-elles en place dans l’Europe du XIXe siècle ? Pourquoi cette histoire de l’accueil des populations exilées est-elle aussi une histoire des politiques de contrôle ? Comment le personnage du réfugié se construit-il au XIXe siècle ?

Matières à penser
44 min

Nos invitées

Sylvie Aprile est professeure d’histoire contemporaine à l’Université Paris Nanterre. Elle est spécialiste de l’histoire politique et sociale de l’Europe du XIXe siècle et en particulier de l’histoire des révolutions et de 1848. Elle a notamment publié :

Delphine Diaz est maîtresse de conférences en histoire contemporaine à l'Université de Reims. Elle a notamment publié :

Pour aller plus loin

Sylvie Aprile et Delphine Diaz ont dirigé l'ouvrage Les Réprouvés. Sur les routes de l’exil dans l’Europe du XIXe siècle (Éditions de la Sorbonne, 2021).

Sons diffusés dans l'émission

  • Archive d'Eleanor Roosevelt interrogée dans Les causeries du dimanche à propos des réfugiés dans l'histoire le 13 janvier 1952
  • Extrait du film Le Hussard sur le toit de Jean-Paul Rappeneau, sorti en 1995 et adapté du roman de Jean Giono
  • Extrait de la série télévisée Au service de la France créée par Jean-François Halin, Jean-André Yerles et Claire Lemaréchal
  • Archive de Jean Skarbek, chercheur spécialisé dans l'histoire de la Pologne au XIXe siècle, qui évoque l'émigration polonaise en France en 1831 dans l'émission Terres d'asile diffusée sur France 3 le 19 juillet 1995
  • Le Boudin, chanson de la Légion étrangère
  • Lecture par Pierre-Marie Baudoin d'un extrait du poème Exil de Victor Hugo, paru dans le recueil Les quatre vents de l'esprit en 1881
  • Archive de la danseuse étoile, peintre et sculptrice Ludmila Tcherina interrogée à propos de son père exilé russe dans l'émission Heure de culture française le 14 juin 1960

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