Des réfugiés vietnamiens rejoignent en bateau un navire nord-américain le 25 avril 1975.
Des réfugiés vietnamiens rejoignent en bateau un navire nord-américain le 25 avril 1975. ©Getty - Dirck Halstead
Des réfugiés vietnamiens rejoignent en bateau un navire nord-américain le 25 avril 1975. ©Getty - Dirck Halstead
Des réfugiés vietnamiens rejoignent en bateau un navire nord-américain le 25 avril 1975. ©Getty - Dirck Halstead
Publicité

En 1975, le Laos, le Cambodge et le Vietnam passent aux mains de régimes communistes autoritaires. La surveillance généralisée, le manque d’infrastructures et les exactions de toutes sortes poussent des centaines de milliers de personnes à fuir par la mer, vers l’Europe et les États-Unis.

Avec
  • Karine Meslin Sociologue, directrice d’études au Groupe d'études et de recherches sociales
  • Benoît de Tréglodé Historien, directeur de recherche à l'Institut de recherche stratégique de l'École militaire

Le 31 mai 1978, le quotidien Le Monde publie un article intitulé : "Exode et désillusion au Sud-Vietnam". Voilà ce qu’on y lit : "Parmi les images obsédantes de la chute de Saigon, les plus mémorables sont sans doute celles de milliers de Vietnamiens assaillant l'ambassade des États-Unis pour obtenir un visa (...). Mais trois ans après le changement de régime, des Vietnamiens continuent à fuir leur pays au péril de leur vie". Le journaliste précise : "Une expression a été forgée pour désigner ces hommes, ces femmes et ces enfants : les boat people, les gens de bateaux. Sait-on assez en Occident ce qui se cache derrière ces mots ?" En effet, quelles réalités, quels drames, derrière l'expression boat people ?

Histoire des boat people : l'urgence de fuir

Au Cambodge, au Laos et au Vietnam, les années de guerre civile laissent des pays exsangues, aux structures traditionnelles brisées. L’année 1975 est un moment charnière : les Khmers rouges prennent le pouvoir au Cambodge, tandis que le Pathet Lao triomphe au Laos, et que les forces du Nord Viêt Nam provoquent la chute de Saïgon. Ces nouveaux régimes communistes traquent, emprisonnent et exécutent ceux qui sont perçus comme des ennemis, et placent l’ensemble de la population dans un climat délétère de privations, de délation et de surveillance.

Publicité
15 min

Rapidement, des milliers de personnes essaient de fuir la dictature. "Quand le phénomène des boat people débute en 1975, il n'y a pas de tradition maritime chez les populations vietnamiennes. Embarquer sur des petites embarcations de fortune ne faisait pas partie d'une logique pour ces populations très terriennes, très rurales et ancrées sur leurs terres", remarque l'historien Benoît de Tréglodé. Pour endiguer la vague de départs, les autorités communistes ne se contentent pas de réquisitionner les navires. Elles pourchassent sur des kilomètres les candidats à l’exil et piègent les frontières : plusieurs millions de mines antipersonnelles sont placées tout le long des 700 kilomètres de frontière qui séparent le Cambodge de la Thaïlande. Malgré cela, des centaines de milliers de personnes parviennent à fuir, au prix de traversées périlleuses où le froid, les intempéries, les maladies, le manque d’eau et de nourriture mais aussi les rencontres avec des pirates menacent leur vie.

L'aide occidentale : l'importance de la médiatisation

L’opinion publique occidentale est profondément touchée par le sort de ces boat people, aux vies brisées par l’idéologie communiste. Cette vague d’exils survenue en pleine guerre froide provoque un émoi et une solidarité internationale. "Ce qui fait qu'on parle plus des gens de bateau que des traversées terrestres, c'est qu'à un moment donné, les pays voisins commencent à refuser de laisser accoster ces bateaux. (Cela entraîne) une médiatisation (en Occident) parce qu'on est en période de guerre froide et que ce sont des régimes communistes qui dirigent ces pays. On fait la lumière sur ces bateaux qui restent en mer où des réfugiés sont entassés. À partir de là, la mobilisation (occidentale) est très forte", explique la sociologue Karine Meslin.

Après les mois, parfois les années, passés dans des camps de réfugiés en Thaïlande ou en Indonésie, les boat people du sud-est asiatique rejoignent l’Europe ou les États-Unis. En France, l’accueil qui leur est réservé est exceptionnel, tant de la part des pouvoirs publics que de celle de la société civile. L'accueil chaleureux et la volonté d’intégration se font aussi au prix d’une certaine discrimination positive. Peu à peu, une imagerie des soi-disant qualités asiatiques s’impose, et façonne la manière dont ces communautés immigrées elles-mêmes cherchent à s’intégrer.

Pour en parler

Karine Meslin est sociologue, directrice d’études au sein du Groupe d'études et de recherches sociales (GERS) et chercheuse associée du Centre nantais de sociologie. 
Elle a publié  Les Réfugiés du Mékong. Cambodgiens, Laotiens et Vietnamiens en France (Éditions du Détour, 2020).

Benoît de Tréglodé est historien, directeur de recherche à l'Institut de recherche stratégique de l'École militaire (Irsem), spécialiste du Vietnam contemporain.
Il a notamment publié :

Références sonores

  • Archive sur l'Indochine dans l'émission Escales, RTF, 16 septembre 1956
  • Archive le Sud Viêtnam, un mois après la chute de Saïgon, dans Inter actualités de 13h, France Inter, 27 mai 1975
  • Archive sur les réfugiés vietnamiens et le cargo Hai Hong, Soir 3 19h10, FR3, 14 novembre 1978
  • Archive de Jean-Paul Sartre, France 2, 20 juin 1979
  • Archive du reportage "Les oubliés de la Mer de Chine" dans Affaire vous concernant, Antenne 2, 7 décembre 1981
  • Chanson Un peu plus près des étoiles du groupe Gold, 1984

Générique de l'émission : Origami de Rone