Peinture du XVIIIe siècle qui représente des femmes vêtues de robes de paniers et de corps baleinés.
Peinture du XVIIIe siècle qui représente des femmes vêtues de robes de paniers et de corps baleinés. ©Getty - Sepia Times/Universal
Peinture du XVIIIe siècle qui représente des femmes vêtues de robes de paniers et de corps baleinés. ©Getty - Sepia Times/Universal
Peinture du XVIIIe siècle qui représente des femmes vêtues de robes de paniers et de corps baleinés. ©Getty - Sepia Times/Universal
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L'histoire de la mode est une longue histoire de contrainte exercée sur le corps féminin. Du vertugadin à la crinoline, du corps baleiné au corset, des talons aux perruques, les femmes sont encombrées, comprimées, déséquilibrées par des injonctions qui peuvent porter atteinte à leur santé.

Avec
  • Isabelle Paresys Maîtresse de conférences en histoire moderne à l'Université de Lille 3, spécialiste de l’histoire de la mode et du vêtement à l’époque moderne
  • Catherine Örmen Conservatrice du patrimoine, historienne de la mode, commissaire d’exposition indépendante

Allez, un petit tour dans la garde-robe ou plus exactement dans le champ lexical de la mode : jupon, vertugadin, criard, crinoline, corps à baleines, faux-culs, corsets, tournures, pouf ! De jolis mots, oui, mais quelle contrainte et quelle violence cachent ces mots ?

Quand le vêtement façonne et contraint le corps des femmes

Les corps des femmes sont contraints par des dispositifs vestimentaires, qui visent à leur donner une forme qui est établie dès le XVIe siècle : il s’agit d’affiner le buste et la taille, et d’amplifier par contraste les hanches et les fesses.

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Le vertugadin au XVIe siècle, les paniers au XVIIIe siècle, la crinoline puis la tournure au XIXe siècle permettent de donner du volume au bas de la silhouette. Le corps à baleines au XVIe siècle, puis le corset qui lui succède au XIXe siècle, ont pour fonction de comprimer le haut du corps et d’écraser ou de soutenir la poitrine. Catherine Örmen, historienne de la mode, souligne le fait qu'il n'y a pas un seul type de corset au XIXe siècle : "Il n'arrête pas de changer, il augmente sa taille, il devient de plus en plus long et il affirme son emprise. Le nombre d'agrafes sur le devant augmente, tout cela pour affiner la taille. On arrive alors à la silhouette 1900, lorsque la femme a la poitrine qui est projetée vers l'avant et la croupe vers l'arrière, avec au milieu une taille complètement fine. Elle est surmontée par un énorme chapeau, elle ne peut donc plus bouger. C'est à cette époque que l'on commence à faire du sport. Ainsi, le corset est dénoncé par les hygiénistes, puisque la femme ne peut pas respirer."

À cela viennent s’ajouter des chaussures à talons, qui apparaissent à la fin du XVIe siècle. Des chaussures à plateforme, les chopines, dont la plateforme pouvait atteindre jusqu’à cinquante centimètres, sont déjà attestées auparavant en Italie et en Espagne. Les femmes portent également souvent des perruques, dont la plus impressionnante est sans doute le pouf, énorme armature garnie de plumes, de fleurs et de diamants des années 1770, popularisée par Marie-Antoinette.

La contrainte exercée sur le corps des femmes répond à plusieurs impératifs : il s’agit d’abord d’un idéal esthétique, qui vise à magnifier les corps et à créer des silhouettes artificielles. À travers ces toilettes inconfortables, les femmes peuvent espérer attirer le regard masculin en se conformant à un standard de beauté qui est valorisé par leurs contemporains.

Le vêtement, un marqueur social

Le soin apporté à l’apparence et au vêtement entre également dans la constitution de stratégies de distinction sociale et économique. Ces modes contraignantes concernent essentiellement les femmes qui appartiennent à l'élite, et qui peuvent se distinguer de leurs pairs et de leurs subordonnées par la magnificence de leur tenue. Une véritable course à la performance vestimentaire anime les milieux de cour, dont l’étiquette impose aux courtisans une contrainte physique et morale et nourrit les rivalités et les rapports de force. Les femmes sont en représentation permanente, et au XIXe siècle, âge d’or de la bourgeoisie, elles sont en société les emblèmes du statut et de la réussite de leur mari.

À travers leur tenue, les femmes doivent également témoigner de leur moralité : pudeur, vertu, bienséance, sont autant de qualités qui doivent être attachées à la femme convenable, qui doit faire preuve de modestie et ne pas montrer sa peau en public. Elle garantit ainsi la réputation de sa famille et de son époux.

La silhouette féminine obéit également à un impératif de distinction vestimentaire genrée : aux hommes les habits courts et ouverts, aux femmes les habits longs, fermés, dont la structure est une exagération idéalisée de la morphologie féminine. Isabelle Paresys, spécialiste de l’histoire de la mode et du vêtement à l’époque moderne, rappelle que "les hommes aussi peuvent être soumis à des contraintes, mais pour les femmes la nécessité de la distinction sociale, qui est très importante chez les élites, fait que l'on a ce corps tout en raideur et que l'on crée des tas de vêtements et d'accessoires pour avoir cette raideur. (...) Dans la pensée morale ancienne, c'est l'harmonie entre l'être et le paraître qui prime. Le discours moral et religieux insiste beaucoup là-dessus. Il faut être ce que l'on paraît et si on suit les moralistes religieux, il ne faut pas être dans l'exubérance parce que ça touche à la dignité de l'âme. C'est le salut de l'âme qui prime sur l'apparence."

Les effets à long terme sur la liberté de mouvement et la santé des femmes sont négatifs. Ces tenues sont lourdes, volumineuses et étouffantes à la fois, et rendent difficiles les actions les plus anodines (marcher, respirer, aller aux toilettes, monter les escaliers…). Elles peuvent même conduire à des problèmes médicaux récurrents : chutes, maux de dos et de tête, côtes brisées à cause de corsets trop serrés, interruptions involontaires de grossesses, mauvais développement du fœtus… Le corset, progressivement abandonné au début du XXe siècle, notamment lorsque la couturière Madeleine Vionnet invente la robe sans corset, semble poser les fondements d’un culte de la minceur, qui a persisté jusqu’à nos jours.

58 min

Pour en parler

Catherine Örmen est conservatrice du patrimoine, historienne de la mode et commissaire d’exposition indépendante.
Elle a notamment publié :

  • L’Art de la mode (éditions Citadelles & Mazenod, 2015)
  • Brève histoire de la mode (Hazan, 2011)
  • Comment regarder la mode. Histoire de la Silhouette (éditions Hazan, 2009)
  • Histoire de la lingerie (co-écrit avec Chantal Thomass, Perrin, 2009)
  • Modes XIXe-XXe siècle (Hazan, 2000)

Isabelle Paresys est maîtresse de conférences en histoire culturelle à l’université de Lille et spécialiste de l’histoire de la mode et du vêtement à l’époque moderne (XVIe-XVIIIe siècle). 
Elle a notamment publié :

En fin d'émission

Valérie Hannin, directrice du magazine L'Histoire, présente le dossier consacré au football dans le numéro de novembre intitulé Franco. Les batailles de la mémoire.

Le Pourquoi du comment : histoire

Toutes les chroniques de Gérard Noiriel sont à écouter ici.

3 min

Références sonores

  • Extrait de la chanson La Gaine "Scandale" de Jacques Hélian
  • Extrait de l'épisode 1 de la série  La Chronique des Bridgerton de Chris Van Dusen, 2020
  • Archive sur la mode des gaines, Les Actualités françaises, 1954
  • Extrait de la chanson Frou-Frou de Berthe Sylva, 1933
  • Lecture par Jeanne Coppey d'un extrait du Journal d’une femme de cinquante ans (1778-1815) de la Marquise de La Tour du Pin
  • Générique de l'émission : Origami de Rone