L'Asie représentée sous la forme d’un pégase par Heinrich Bünting en 1594. Collection privée. ©Getty - Fine Art Images/Heritage Images
L'Asie représentée sous la forme d’un pégase par Heinrich Bünting en 1594. Collection privée. ©Getty - Fine Art Images/Heritage Images
L'Asie représentée sous la forme d’un pégase par Heinrich Bünting en 1594. Collection privée. ©Getty - Fine Art Images/Heritage Images
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Résumé

En parallèle des cartes scientifiques, les cartographes développent une autre manière de représenter les espaces géographiques. Continent-visage, île-jambe, mer-chevelure... Quelle histoire racontent ces terres aux formes humaines et animales, du Moyen Âge à nos jours ?

avec :

Laurent Baridon (Professeur d’histoire de l’art à l’Université Lumière Lyon 2 et chercheur au sein de l’équipe « Art, imaginaire, société » du laboratoire CNRS LARHRA).

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Comment procéder pour cartographier l’imaginaire ? Quand nous levons le nez vers le ciel, à coup sûr, la forme des nuages nous évoque des objets, des animaux, des personnages… Nous procédons de la même manière devant les cartes : regardez l’Italie, sans conteste, c’est une botte… Et la Bretagne ne serait-elle pas le nez de la France ? Sublimes illusions d’optiques ! Le mot savant est la paréidolie, quand le cerveau attribue des formes connues  à ce qui nous échappe, les cartes par exemple, qui deviennent alors le support de notre imaginaire. Xavier Mauduit

Dans les années 1330, après une violente crise qui l’a plongé dans le coma et laissé hémiplégique, Opicinus de Canistris s’attelle à la réalisation d’une trentaine de cartes de l’Europe centrées sur la Méditerranée. Sur ces cartes en brun, noir et blanc, les côtes de l’Espagne semblent soudain dessiner une chevelure féminine, la Bretagne une épaule, et bien sûr l’Italie une jambe bottée. L’Europe se transforme alors en une figure féminine, à la fois Vierge et Église, faisant face à un continent africain prenant le visage d’un Maure. 

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Les productions anthropomorphiques d’Opicinus ne sont pas un cas isolé : les cartes imaginaires se multiplient à la Renaissance, accompagnant le développement de la cartographie scientifique. Comment ces cartes agissent-elles et quelle est leur fonction ? Pourquoi le format cartographique connaît-il un tel succès à l’époque moderne ? Et comment expliquer cette insistance des hommes à faire du territoire un corps, humain ou animal ? Nous en parlons avec notre invité Laurent Baridon.

Les cartes imaginaires sont souvent liées à un texte. Ce sont des illustrations, des planches, dans des ouvrages. La "Cosmographie" de Sébastian Münster, par exemple, renferme une carte célèbre d'une allégorie de l'Europe en vierge ou en reine, selon l'interprétation qu'on peut en donner. Cette image a eu un tel succès qu'elle a été diffusée en feuilles volantes séparées du livre (...). Bien souvent, il y a besoin d'un texte pour décoder la représentation et lui donner un sens, puisque les images sont polysémiques. Laurent Baridon

La Reine Europe de Sebastian Münster dans son ouvrage "Cosmographie", 1570. Collection privée.
La Reine Europe de Sebastian Münster dans son ouvrage "Cosmographie", 1570. Collection privée.
© Getty - Fine Art Images/Heritage Images

Représenter l'Europe avec l'Espagne pour tête n'est pas un hasard. Il s'agit de montrer le pouvoir de Charles Quint sur l'Europe et la cohérence d'un continent que l'on veut, selon le concepteur de cette carte, placée sous l'autorité du Saint-Empire romain germanique (...). On voit apparaître des contrepropositions à cette carte, d'autres interprétations, dont une visiblement protestante qui montre le Saint-Empire romain germanique démembré. La reine Isabelle est représentée avec une robe, qui constitue le continent européen. La robe se fragmente, laissant apparaître sa poitrine nue, ce qui n'est pas respectueux. Laurent Baridon

Avec Laurent Baridon, professeur d’histoire de l’art à l’Université Lumière Lyon 2 et chercheur au sein de l’équipe « Art, imaginaire, société » du laboratoire CNRS LARHRA. Après avoir consacré ses premières recherches à l’imaginaire scientifique de Viollet-le-Duc, il s’est notamment intéressé aux représentations du corps et du visage, aux confins de la science, de la croyance et de l’art. Ses recherches actuelles portent sur la représentation des concepts et sur leurs modes d’incarnation visuelle.

Il a notamment publié Un atlas imaginaire, cartes allégoriques et satiriques (Citadelles & Mazenod, 2011) et L’Imaginaire scientifique de Viollet-le-Duc (Université des Sciences humaines de Strasbourg / L’Harmattan, 1996). Il a également co-dirigé le catalogue de l’exposition Jean-Jacques Lequeu, Bâtisseur de fantasmes au Petit Palais, tenue du 11 décembre 2018 au 31 mars 2019 (BnF Éditions, 2018).

Références sonores

  • Archive du géographe Roger Brunet dans La grande histoire des cartes - France 5, 20 septembre 2006
  • Musique Contre les huguenots par Les Quatre Barbus
  • Extrait de la bande-annonce de la série Shadow and Bone
  • Musique Le pays de ton corps par Catherine Le Forestier, 1971
  • Lecture d'un extrait de Ma famille et autres animaux du botaniste britannique Gerard Durel, 1956, lu par Daniel Koenigsberg
  • Archive sur la carte de Tendre dans Analyse spectrale de l'Occident - RDF, 12 mars 1960
  • Musique Pas forte en géographie par Suzie - Album : J'ai le temps, 1965
  • Lecture du poème « L'Expiation » de Victor Hugo tiré du recueil Les Châtiments, 1853, lu par Jean-Paul Roussillon

Pour en savoir plus sur Opicino de Canistris, lire l'ouvrage Dialectique du monstre. Enquête sur Opicino de Canistris de Sylvain Piron, Éditions Zones Sensibles, Bruxelles, 2015.

Références

L'équipe

Xavier Mauduit
Xavier Mauduit
Xavier Mauduit
Production
Anne-Toscane Viudes
Collaboration
Jeanne Delecroix
Collaboration
Laurence Millet
Réalisation
Marion Dupont
Collaboration
Maïwenn Guiziou
Production déléguée
Anna Grumbach
Collaboration