Estampe intitulée "Moi libre" de 1794 - Auteur inconnu / Bibliothèque nationale de France, département Estampes et photographie
Estampe intitulée "Moi libre" de 1794 - Auteur inconnu / Bibliothèque nationale de France, département Estampes et photographie
Estampe intitulée "Moi libre" de 1794 - Auteur inconnu / Bibliothèque nationale de France, département Estampes et photographie
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Résumé

En France, le décret du 4 février 1794 abolit l'esclavage, mais n'en marque pas la fin effective. Combien de temps a-t-il fallu pour que l’esclavage soit définitivement aboli en France ? Quel rôle les esclaves ont-ils joué dans leur libération ?

avec :

Frédéric Régent (Historien, spécialiste des sociétés esclavagistes dans les colonies françaises du XVIIe au XIXe siècle), Catherine Coquery-Vidrovitch (Historienne, spécialiste de l'Afrique et professeure émérite de l'Université de Paris.).

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Ce jour-là, l’esclavage est aboli, mais de quelle abolition est-il question ? Celle de 1848, en France, pendant la Seconde République ? Celle de 1863 dans les Antilles néerlandaises ? Peut-être celle de 1865 dans le sud des États-Unis ou celle de 1873 à Porto Rico ? L’esclavage a aussi été aboli en 1886 à Cuba et en 1888 au Brésil. Que d’abolitions ! Il s’agit en réalité de textes de loi, de déclarations, mais sont-elles appliquées ?

Ce jour-là, le 16 pluviôse an II – c’est-à-dire le 4 février 1794 – le monde a-t-il basculé lorsque, par un décret, l’Assemblée montagnarde abolit l’esclavage ?

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L'esclavage a-t-il toujours existé ?

"On a pensé que l'esclavage avait disparu avec la fin de l'Empire romain, cette idée est fausse. Les historiens ont découvert qu'au moins jusqu'au XIIe siècle, l'esclavage, qui n'était pas un esclavage de Noirs, existait dans le monde européen. Ces esclaves étaient des ennemis et des pauvres. L'esclavage s'est ensuite généralisé grâce au développement des plantations, en particulier de la canne à sucre qui apparaît à la fin du XVIe siècle", explique l'historienne Catherine Coquery-Vidrovitch.

"À cette époque, probablement depuis la Préhistoire, l'outil principal, sans la mécanisation d'aujourd'hui, c'était l'être humain, les bras. Par conséquent, posséder un esclave c'était posséder un outil. L'esclavage était extrêmement répandu dans toutes les sociétés et pas seulement dans le cadre des rapports entre l'Europe, les Portugais à l'origine, et l'Amérique. Au XVIe siècle, interdire l'esclavage pour les Indiens était vraiment quelque chose de novateur et d'exceptionnel, car la normalité c'était l'esclavage", explique encore Catherine Coquery-Vidrovitch.

L'abolition de l'esclavage : une histoire longue

L’abolition de l’esclavage de 1794 est le produit d’une longue histoire, qui ne commence pas en France, ni même dans ses colonies. C’est d’abord dans l’Espagne du XVIe siècle, à travers les voix de Francisco de Vitoria et de Bartolomé de Las Casas, que les arguments esclavagistes commencent à être remis en cause. C’est ensuite aux États-Unis et au Royaume-Uni que les premières abolitions prennent place, au tournant du XVIIIe et du XIXe siècle.

Pendant ce temps, alors que les philosophes des Lumières se sont peu à peu convertis à l’abolitionnisme, la révolte gronde dans la colonie française de Saint-Domingue. C’est bien pour s’attirer les faveurs des chefs militaires noirs, dont Toussaint Louverture, que les autorités coloniales de l’île consentent à abolir l’esclavage – une décision que confirme le décret du 16 pluviôse un an plus tard.

"Dans un contexte très troublé, Saint-Domingue, la principale colonie française, connaît en août 1791 une révolte de ligues de couleur (des descendants d'esclaves qui ont été libérés) et une révolte d'esclaves. La situation devient incontrôlable. Dans un premier temps, les libres de couleur obtiennent l'égalité des droits avec les Blancs en 1792 et, par la suite, essayent de contenir les esclaves sans y parvenir", nous dit l'historien Frédéric Régent.

"L'abolition de l'esclavage est un long cheminement. En 1791, Toussaint Louverture ne demande pas l'abolition de l'esclavage. Ses premières lettres demandent la liberté pour quatre cents chefs et de meilleures conditions de travail pour les autres. À cette époque, personne n'imagine un monde sans esclaves. D'ailleurs lorsque les esclaves deviennent libres, ils deviennent eux-mêmes propriétaires d'esclaves", poursuit Frédéric Régent.

Napoléon Bonaparte rétablit bientôt l’esclavage dans les colonies françaises – ces pratiques continuent d’ailleurs même là où elles ont été abolies. Il faudra de nombreuses luttes politiques tout au long du XIXe siècle pour que l’abolition de la traite atlantique d’abord, puis de l’esclavage, soit effective. Mais là encore, l’abolition ne règle pas tout : aux Antilles les "nouveaux citoyens” sont tôt incités à se remettre au travail sous peine d’être condamnés pour "vagabondage”, et de nouveaux "travailleurs sous contrat”, aux conditions de vie et de travail proches de l’esclavage, sont bientôt envoyés d’Afrique, de Chine ou d’Inde pour les remplacer sur les plantations.

Véritable rupture politique et juridique, l’abolition n’en a pas moins été longtemps contournée, voire utilisée par ses adversaires ; elle ne fut qu’un prélude à des années de lutte pour que ses principes soient respectés en pratique.

Pour en parler

Catherine Coquery-Vidrovitch est historienne, spécialiste de l'Afrique et professeure émérite de l'Université de Paris. Ses travaux portent sur les enjeux politiques de la colonisation ainsi que sur le concept d'impérialisme et de capitalisme en Afrique.

Elle a notamment publié :

Frédéric Régent est historien, maître de conférences à l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, au sein de l’Institut d’Histoire de la Révolution Française, où il anime l’atelier du fait colonial. Il est spécialiste des sociétés esclavagistes dans les colonies françaises du XVIIe au XIXe siècle.

Il a notamment publié :

Sons diffusés dans l'émission

  • Extrait du film La Controverse de Valladolid réalisé par Jean-Daniel Verhaeghe en 1992, d'après le roman du même nom de Jean-Claude Carrière
  • Archive de Boubacar Joseph Ndiaye, "conservateur en chef" de la Maison des Esclaves à l’île de Gorée, dans l'émission le Triangle d'ébène le 7 juin 1982
  • Chanson La Liberté des nègres du citoyen Piis, composée par François Devienne en 1794 et interprétée par Gérard Friedmann
  • Archive à propos de Toussaint Louverture présenté sur RFO le 21 décembre 1989
  • Lecture par Bakary Sangare du décret sur l'abolition de l'esclavage de 1848 dans l'album Les Routes de l'esclavage : 1444-1888 de 2016
  • Extrait du film Tout simplement noir réalisé par Jean-Pascal Zadi et John Wax avec Jean-Pascal Zadi (JP), 2020

Générique de l'émission : Origami de Rone