Chauffer, éclairer, cuisiner, l’État à pleins gaz : épisode 2/4 du podcast Histoire de l’énergie

Affiche de Jules Chéret représentant une nouvelle cuisinière universelle au gaz en 1882.
Affiche de Jules Chéret représentant une nouvelle cuisinière universelle au gaz en 1882. - ©gallica.bnf.fr/Bibliothèque nationale de France
Affiche de Jules Chéret représentant une nouvelle cuisinière universelle au gaz en 1882. - ©gallica.bnf.fr/Bibliothèque nationale de France
Affiche de Jules Chéret représentant une nouvelle cuisinière universelle au gaz en 1882. - ©gallica.bnf.fr/Bibliothèque nationale de France
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Utilisé dans un premier temps pour l'éclairage des villes et des foyers citadins, le gaz devient l'énergie du confort domestique au tournant du XXe siècle. Comment l'industrie gazière accompagne-t-elle les évolutions de la société française ?

Avec
  • Jean-Pierre Williot Historien, professeur à Sorbonne Université
  • Alain Beltran Historien, directeur de recherche au CNRS

À Passy, à l’ouest de Paris, rue Raynouard, se trouve la Maison de Balzac, aujourd’hui musée, un des plus charmants de la capitale. Un peu plus bas, avant d’arriver jusqu’à la Seine, les habitants du quartier ont pendant longtemps connu une belle et grande usine à gaz, que Balzac a connue puisqu’elle a été fondée en 1838, quai de Passy. Bien plus tard, le terrain a été vendu pour construire… La Maison de la Radio, un autre genre d’usine !

Le gaz d'éclairage, les lumières de la ville

Cuire rapidement un œuf au plat, prendre une douche chaude, régler le thermostat de son radiateur… La banalité de ces gestes reflète l’abondance énergétique dont jouit la société française depuis la fin des années 1970, en témoigne l'expression "précarité énergétique" qui signale les foyers dont les ressources ne sont pas suffisantes pour répondre à des besoins dits de première nécessité. Ces standards de confort sont le fruit d’une évolution des commodités domestiques permise par le développement des industries énergétiques, notamment dans le secteur du gaz.

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L'énergie gazière est exploitée dans un premier temps pour l'éclairage urbain grâce aux découvertes successives du Français Philippe Lebon et de l'Écossais William Murdoch. Le gaz d'éclairage est progressivement adopté par les villes du XIXe siècle, qui installent les usines à gaz dans leur périphérie. Les rues puis les quartiers, plutôt centraux, s'équipent de réverbères à bec de gaz, que des brigades d'allumeurs sont chargées d'allumer et d'éteindre au crépuscule et à l'aube. L'éclairage au gaz des salles de spectacles, vitrines et cafés crée une nouvelle sociabilité liée à la vie nocturne.

L'historien Alain Beltran souligne les transformations de la ville dues à l'utilisation du gaz puis à celle de l'électricité : "Par exemple, l'éclairage des Champs-Élysées est un éclairage au gaz jusque dans les années 1960. Lorsque l'on décide de passer à l'électricité, des poètes et des cinéastes témoignent de leur tristesse et rappellent la beauté de la lumière au gaz, avec ses couleurs qui tremblent un peu par rapport à la fixité et à la tristesse de la lumière électrique."

Sans oser le demander
58 min

Cuisson, eau chaude, chauffage : les nouveaux usages du gaz

L'abonnement au gaz est loin d'être démocratisé. Les sociétés gazières cherchent à convaincre de nouveaux consommateurs grâce à des offres incitatives. L'arrivée de l'éclairage électrique dans les années 1880 pousse l'industrie gazière à développer de nouveaux usages et donc de nouveaux marchés : cuisson, chauffage et chauffe-eau. L'historien Jean-Pierre Williot évoque l'évolution de l'utilisation du gaz : "À l'origine, l'abonnement au gaz se fait au bec de gaz et à l'heure, ce qui est très contraignant puisqu'il faut qu'il y ait un employé qui vienne ouvrir ou fermer le gaz lorsque celui-ci est distribué chez les abonnés. Puis, progressivement, le principe des compteurs permet d'enregistrer l'utilisation du gaz à partir du milieu du XIXe siècle. La grande phase d'expansion des compteurs à Paris a lieu durant le Second Empire".

"Plus tard, lorsque le gaz, par sa mécanique de fluide, peut monter dans les étages, l'ensemble des étages des hôtels particuliers ou des immeubles sont raccordés : la fameuse mention inscrite sur les petites plaques de faïence bleue des immeubles, 'Gaz à tous les étages' apparaît : c'est un signe de standard de l'immeuble. (…) Ainsi, une transformation des habitudes apparaît. Il faut apprendre à vivre avec cette nouvelle lumière et savoir la régler. Parfois, certains abonnés au gaz dénoncent le fait que la flamme ne cesse de vaciller à cause de l'eau résiduelle dans les tuyaux, des principes de canalisations qui se mettent en place et qui rendent le gaz relativement instable."

Nationalisation et passage au gaz naturel

Les foyers citadins s'habituent à de nouvelles normes de confort et l'idée de l'énergie comme service public fait son chemin. Poussée par les revendications des syndicats et des partis de gauche pendant l'entre-deux-guerres, puis par l'impératif d'une reconstruction à marche forcée au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, la nationalisation de l'énergie gazière et électrique est votée le 8 avril 1946. L'histoire de l'énergie gazière subit une transition supplémentaire avec le passage au gaz naturel, plus performant, exploité en France dans le gisement de Lacq ou importé de l'étranger.

Dans quelle mesure l'essor de l'énergie gazière a-t-elle accompagné l'amélioration des standards de confort de la société française ? Comment s'articulent l'histoire de l'énergie gazière et l'évolution de la politique énergétique des pouvoirs publics en France ?

Pour en parler

Jean-Pierre Williot est professeur d'histoire économique contemporaine à Sorbonne Université.
Il a notamment publié :

Alain Beltran est directeur de recherche au CNRS (Sorbonne-IRICE) et président du Comité d’histoire de l’énergie.
Il a notamment publié :

Pour aller plus loin

Ouvrages coécrits par Jean-Pierre Williot et Alain Beltran :

Références sonores

  • Archive sur le gaz de fumier dans JT Lorraine Soir, ORTF, 1974
  • Extrait du Petit Prince d'Antoine de Saint-Exupéry avec Jean Topart dans le rôle de l'allumeur de réverbère, adaptation de 1977
  • Archive sur les problèmes de gaz et d'électricité avec Yvan Queret et Étienne Capet dans la Tribune de Paris, 1947
  • Extrait de la chanson Sous les becs de gaz interprétée par Mistinguett, 1938
  • Archive d'une publicité pour une cuisinière à gaz, 1972
  • Archive sur le raccordement au gaz dans le Journal de 20h, 1995
  • Extrait de la chanson Abonné au gaz d'André Bourvil, 1955

Générique de l'émission : Origami de Rone

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