Illustration de la fable de Jean de La Fontaine « Le Lièvre et la Tortue » dans une édition de 1900
Illustration de la fable de Jean de La Fontaine « Le Lièvre et la Tortue » dans une édition de 1900
Illustration de la fable de Jean de La Fontaine « Le Lièvre et la Tortue » dans une édition de 1900 ©Getty - Universal History Archive / Universal Images Group
Illustration de la fable de Jean de La Fontaine « Le Lièvre et la Tortue » dans une édition de 1900 ©Getty - Universal History Archive / Universal Images Group
Illustration de la fable de Jean de La Fontaine « Le Lièvre et la Tortue » dans une édition de 1900 ©Getty - Universal History Archive / Universal Images Group
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Résumé

En 2021, les écoliers français ont reçu un fablier de Jean de La Fontaine. Aux côtés de Molière, Victor Hugo, Colette ou encore Maurice Carême, le poète compte parmi les auteurs favoris de l'école républicaine. Inspection du répertoire scolaire à la découverte de la fabrique des « classiques ».

avec :

Anne-Marie Chartier (Agrégée de philosophie et docteure en sciences de l’éducation, enseignante-chercheuse à l'université Lyon 2), Olivier Loubes (Historien, professeur en classe préparatoire au Lycée Saint-Sernin de Toulouse).

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Comment l’école fabrique-t-elle des classiques ? En 1847 – un an avant la proclamation de la Deuxième République, mais personne ne le sait, évidemment – paraît un Manuel de l’orateur et du lecteur, avec des "exercices de récitation intelligente et accentuée". Les premières lignes annoncent le programme : "L’art de la parole étant indispensable dans un gouvernement où tous les hommes peuvent appartenir aux premiers emplois par leur mérite et leur talent, il est aujourd’hui nécessaire de s’occuper des études qui constituent les différentes parties du mécanisme de l’art de lire à haute voix". En plus de la lecture, de l’écriture, voici l’heure de la récitation : élève, au tableau !

L'auteur "classique", celui qui mérite d'être enseigné en classe

"Maître Corbeau, sur un arbre perché…" , "La Cigale, ayant chanté tout l’été…", "La raison du plus fort est toujours la meilleure…". Vous connaissez la suite. C’est bien normal : les fables de La Fontaine sont un incontournable de l’enseignement scolaire. Apprises et récitées dès l’école primaire, étudiées pour leurs qualités littéraires dans le secondaire, elles constituent une culture littéraire commune, transmise de générations en générations. "Quand on choisit un classique, remarque l'historien Olivier Loubes, on cherche dans le passé ce qu'on veut dire de l'avenir. On veut transmettre pour construire une concordance des temps vers le futur." Depuis 2018, à la fin de leur année de CM2, les écoliers reçoivent par exemple un fablier de La Fontaine illustré pour les inciter au plaisir de la lecture.

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Ce statut d’auteur dit classique (c’est-à-dire, destiné aux classes) n’allait pas de soi au XIXe siècle, quand La Fontaine s’invite dans les classes de l’école primaire républicaine. Sa langue, certes représentative de la langue du Grand Siècle, est savante et difficile à saisir pour de jeunes écoliers. Sa morale n’est ni républicaine, ni complètement conforme à la morale chrétienne. Les pédagogues s’inquiètent de son influence sur les élèves. Anne-Marie Chartier, enseignante-chercheuse à l'université Lyon 2, nuance cette considération des pédagogues du XIXe siècle : "Le fait qu'on puisse trouver chez La Fontaine une morale qui ne soit pas moralisatrice permet aux pédagogues de s'en saisir par l'angle qu'ils souhaitent.

En savoir plus : La Fontaine, au vif du présent

Construction du patrimoine littéraire

L’infiltration de la littérature dans l’école de la IIIe République se fait par étapes. Dans un premier temps, il est considéré que les écoliers du primaire doivent acquérir avant tout une bonne maîtrise de la langue. Mises à part quelques grandes signatures, comme Fénelon avec Les Aventures de Télémaque, la littérature ne leur est pas enseignée. Par la suite, les nouveaux Républicains font de l'apprentissage des "grands écrivains" un enjeu d'égalité : le patrimoine littéraire ne peut plus être réservé aux seules élites qui accèdent aux études secondaires et supérieures. Les instituteurs déploient ainsi toute une panoplie de rituels scolaires où s'invitent les classiques : récitations, dictées, lectures en ouverture de journée. "Les enfants aiment La Fontaine parce que c'est gai et Victor Hugo parce que c'est rythmé et que la prose emballe, note Anne-Marie Chartier. Il est intéressant de voir comment le discours de justification de l'Ancien Régime, de la Troisième République ou de la Libération se modifie pour légitimer les mêmes auteurs mais que la réception des enfants, elle, est toujours du côté du plaisir de dire."

Nos invités, Anne-Marie Chartier et Olivier Loubes, reviennent sur l'histoire de l'école républicaine et analysent comment elle s'est construit un Panthéon littéraire de saints laïcs.

En savoir plus : Mais qui donc a inventé l'école ?

Intervenant·e·s

Anne-Marie Chartier est enseignante-chercheuse à l'université Lyon 2. Agrégée de philosophie et docteure en sciences de l’éducation, ses publications récentes concernent l’histoire de la scolarisation de l’écrit, les méthodes d’enseignement de la lecture en France et en Europe occidentale, et plus largement, l’histoire de la formation des maîtres et des pratiques d’enseignement. Elle est l'auteure, entre autres, de L'école et l'écriture obligatoire (Retz, parution le 25 novembre 2021), L’école et la lecture obligatoire. Histoire et paradoxes des pratiques d’enseignement de la lecture (Retz, 2007) et Discours sur la lecture 1880-2000 (Hachette Livre, 2000, avec Jean Hébrard).

Olivier Loubes est professeur en classe préparatoire au Lycée Saint-Sernin de Toulouse. Historien, il est spécialiste de l'histoire de l'imaginaire politique et de la nation et a soutenu en 1999 sa thèse sur « L'école et la patrie en France dans le premier vingtième siècle » sous la direction de Pierre Laborie. Olivier Loubes a notamment publié L'école et la patrie. Histoire d'un désenchantement 1914-1940 (Belin, 2001), Jean Zay, l'inconnu de la République (Armand Colin, 2012), L'école et la nation (ENS éditions, 2013, en codirection avec Benoît Falaize et Charles Heimberg) et L'école, l'identité, la nation. Histoire d'un entre-deux-France 1914-1940 (Belin, 2017).

Références sonores

  • Archive d'Echos et reflets avec le comédien-animateur Serge Erich - ORTF, 25 mars 1972
  • Archive d'une lecture de la fable « L'Enfant et le Maître d'école » de Jean de La Fontaine par Georges Wilson
  • Archive de Pierre Perret à propos des Fables de La Fontaine, 1992
  • Archive de Jules Ferry le constructeur laïc - FR 3, 17 septembre 1978
  • Archive de L'avenir est à vous - RTF, 21 septembre 1964
  • Lecture de « La Tranche de pain » de Maurice Carême par Marion Dupont