"Danse de la mort" de la Chronique du monde de Schedel, collection de l'Universalmuseum Joanneum (Graz, Autriche).
"Danse de la mort" de la Chronique du monde de Schedel, collection de l'Universalmuseum Joanneum (Graz, Autriche).
"Danse de la mort" de la Chronique du monde de Schedel, collection de l'Universalmuseum Joanneum (Graz, Autriche). ©Getty - Fine Art Images/Heritage Images
"Danse de la mort" de la Chronique du monde de Schedel, collection de l'Universalmuseum Joanneum (Graz, Autriche). ©Getty - Fine Art Images/Heritage Images
"Danse de la mort" de la Chronique du monde de Schedel, collection de l'Universalmuseum Joanneum (Graz, Autriche). ©Getty - Fine Art Images/Heritage Images
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Résumé

La mort de masse inspire les productions artistiques depuis le Moyen-Âge. Des allégories en passant par les illustrations réalistes de combats, l’iconographie sur la perte de la vie est dense. Pourquoi la mort influence-t-elle l’art ? Représenter permet-il de surmonter les douleurs émotionnelles ?

avec :

Etienne Anheim (Directeur d'études à l'Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales, directeur de la Revue "Les Annales"), Annette Becker (Historienne, professeur émérite des universités à l'université de Paris-Ouest Nanterre La Défense).

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C’est une belle petite chapelle en Bretagne, à Plouha dans le pays gallo, elle s’appelle Ker maria an Iskuit, comme souvent il y a du granit,  un toit d’ardoises, un joli poche et un calvaire, Et quand on y  entre et qu’on lève les yeux dans la nef, là sur un fond rouge, comme deux frises qui se font face, il y a une danse macabre, presque en taille réelle, elle date de 1482, et comme il se doit dans ces cas-là, sous de délicates arcades, des squelettes dansants et ricanants entraînent tout la société dans une farandole folle, mais tout de même en respectant la hiérarchie sociale, il t a un pape, un empereur, un cardinal, un roi, un archevêque, un chevalier, un évêque, un écuyer, un abbé, un bailli, un bourgeois, une dame, un amoureux,  un musicien et son biniou, (on est quand même en Bretagne)  un paysan et même un enfant et évidemment 23 squelettes pour garder le rythme//pas de doute la peste est passée par là et , qui que l’on soit ;  la mort nous attrapera… (Perrine Kervran)

À la fin du Moyen-Âge, la mort mène la danse. Le contexte de la Guerre de Cent Ans se superpose à celui de l’épidémie de peste qui sévit en Europe à partir de 1347, mais aussi aux dérèglements climatiques, aux vagues de famines et aux pénuries. L’omniprésence de la mort modifie les besoins, les peurs et les représentations mentales des artistes comme des commanditaires. La peinture délaisse le procédé narratif pour privilégier des images fixes, qui présentent un temps et un lieu uniques, tandis que le nombre de commandes de caveaux familiaux et de chapelles se multiplie. 

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La mort est partout, et les artistes éprouvent bientôt le besoin de la personnifier. Si elle apparaît d’abord sous les traits d’une jeune femme ailée, elle ne tarde pas à prendre l’apparence d’un corps vieilli et décharné, voire d’un squelette. L’image de la Faucheuse s’impose dans l’imaginaire populaire. Cette allégorie met en lumière la capacité de la mort à faucher, sans distinction, les âmes des rois comme des paysans, des hommes vertueux comme celles des pécheurs. C’est également cette représentation que mettent en avant les danses macabres, qui affluent sur les murs des églises et des cimetières européens du second XIVe siècle.       

Cette imagerie médiévale et chrétienne de la mort est réinvestie au moment de la Première Guerre mondiale. Là aussi, la mort est massive, aveugle, industrielle. Les artistes remettent au goût du jour la forme du triptyque, qui fait écho à la fragmentation des corps et à celle de la société, tandis que les thèmes du sacrifice, de la souffrance christique, de la pitié mais aussi de l’espoir peuplent les œuvres d’art. La violence de masse et l’omniprésence de la mort à des échelles encore jamais atteintes posent pourtant problème à certains artistes. Les avant-gardes et le mouvement Dada choisissent de répondre à cette interrogation par une technique toute militaire : le camouflage. La fragmentation et l'abstraction semblent alors les seules manières de représenter une réalité trop violente pour être regardée en face. Comment représenter la mort dans des contextes qui la rendent omniprésente ? Ces représentations ont-elles un rôle à jouer dans le processus de deuil auquel doit se confronter la société toute entière ?

Pour répondre à ces questions, nous recevons Étienne Anheim, directeur d’études à l’EHESS et spécialiste de l’historiographie et de l’histoire culturelle du Moyen-Âge. Il est l’auteur de nombreux ouvrages, parmi lesquels Clément VI au travail. Lire, écrire, prêcher au XIVe siècle (Publications de la Sorbonne, 2014), Le travail de l'Histoire (Éditions de la Sorbonne, 2018) et, avec Valérie Theis et Sophie Guerrive, Histoire dessinée de la France, tome 8 : A la vie, à la mort, des Rois maudits à la Guerre de cent ans (La Découverte, 2019).

Et Annette Becker, professeure émérite d'histoire contemporaine à l’Université Paris Nanterre et membre senior émérite de l'Institut universitaire de France. Spécialiste des violences de masses et des cultures de guerre, elle est notamment l’autrice de l’ouvrage L_es cicatrices rouges 1914-1918, France et Belgique occupées_ (Fayard, 2010) et de Voir la Grande Guerre, un autre récit (Armand Colin, 2014).

Les questions autour de la mort et de sa représentation travaillent particulièrement les sociétés européennes lors de la réapparition de la peste au XIVe siècle. Ce moment tragique, qui décime près de la moitié de la population, coïncide avec une explosion de la commande artistique : hyper affirmation de l’iconographie. (Étienne Anheim)

Les représentations de la Grande Guerre se retrouvent aussi bien dans les avant-gardes artistiques de l’époque (Otto Dix notamment) que dans l’art populaire (vitraux du souvenir dans les églises par exemple). De 1914 à 1918, la population a essentiellement accès à la souffrance de la guerre par l’image. (Annette Becker)

La personnification de la mort est d’abord littéraire avant de devenir une image qui varie au cours du temps. Une jeune femme ailée, qui vieillit progressivement dans les représentations à partir de la fin du XIVe siècle, jusqu’à devenir un squelette. (Étienne Anheim)

À réécouter : L’Art en 1917

Sons diffusés :

Archive - Entretien avec Georges Duby - Le tournant du XIVe siècle - Le temps des cathédrales - 07/04/1980.

Archive - Le Fléau de Dieu - Thierry la Fronde - 24/11/1963.

Lecture - La main coupée de Blaise Cendrars (1946), lu par Olivier Martinaud. 

Lecture - Le Journal d'un bourgeois de Paris (1418), lu par Olivier Martinaud.