Détroit de Béring, les baleines et les phoques ont de l’énergie à revendre : épisode 4/4 du podcast Histoire de l’énergie

Scène de chasse aux phoques dans le détroit de Béring en 1910. Les baleines, les phoques ou encore les morses étaient utilisés comme ressources énergétiques.
Scène de chasse aux phoques dans le détroit de Béring en 1910. Les baleines, les phoques ou encore les morses étaient utilisés comme ressources énergétiques. ©Getty - Michael Maslan/Corbis/VCG
Scène de chasse aux phoques dans le détroit de Béring en 1910. Les baleines, les phoques ou encore les morses étaient utilisés comme ressources énergétiques. ©Getty - Michael Maslan/Corbis/VCG
Scène de chasse aux phoques dans le détroit de Béring en 1910. Les baleines, les phoques ou encore les morses étaient utilisés comme ressources énergétiques. ©Getty - Michael Maslan/Corbis/VCG
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Au XIXe siècle, l’avidité des marchés russe et américain déstabilise en profondeur les structures traditionnelles du détroit de Béring. Les ressources énergétiques de ce Far West glacé font l’objet de toutes les convoitises…

Avec
  • Bathsheba Demuth Historienne de l'environnement, professeure associée à l’université de Brown

En 1728, un Danois au service de la Russie, Vitus Béring traverse le détroit entre la Sibérie et l’Alaska, un détroit qui porte aujourd’hui son nom. Il existe également une mer de Béring. Les noms sont importants pour appréhender les lieux et les choses, particulièrement dans leur dimension historique. Ainsi, la notion de "côte flottante" nous conduit dans l’univers anatomique, du côté de de la cage thoracique. Toutefois, dans sa version anglaise, Floating Coast, nous partons dans le détroit de Béring, entre l’Alaska et la Sibérie, grâce à Bathsheba Demuth, historienne de l'environnement.

Bathsheba Demuth évoque son rapport au détroit de Béring et les recherches qu'elle y a menées : "Je me suis installée au bord de la région de Béring quand j'avais dix-huit ans et j'ai entraîné pendant plusieurs années des chiens de traineau dans un village autochtone, j'ai donc appris à aborder ce paysage très jeune, bien avant d'être historienne et d'avoir une vision analytique de cette histoire. Cette expérience m'a appris qu'il fallait faire attention aux sources d'énergies : il faut savoir où trouver du combustible pour ne pas avoir froid en hiver et il faut trouver des ressources alimentaires dans un paysage où l'on ne peut pas compter sur l'agriculture.

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L'autrice de Floating Coast ajoute : "Lorsque je suis devenue historienne, le lien entre les gens et leur environnement m'intéressait toujours. J'ai alors compris que les côtés russes et américains du détroit de Béring sont très intéressants pour réfléchir aux deux grandes idéologies qui divisent le XXe siècle : l'expérience socialiste en Russie et l'expérience capitaliste aux États-Unis. Pendant la guerre froide, il y a eu de nombreuses tensions entre ces deux pays au niveau du détroit de Béring car c'était là qu'ils étaient justement en contact".

Entre la Sibérie et l'Alaska, la fin de l'isolement pour les populations autochtones

Les mercenaires cosaques et les commerçants russes atteignent les confins de la Sibérie durant la première moitié du XVIIe siècle. La prise d’otages est monnaie courante : elle permet d’exiger une rançon constituée de serments de fidélité et d'un tribut annuel, souvent payé en fourrures.

Les peuples autochtones Yupiks et Tchouktches parviennent à repousser ces premiers assauts et ces incursions demeurent parcellaires. Au siècle suivant, le tsar Pierre le Grand envoie une équipe d'explorateurs, dirigée par le navigateur danois Vitus Béring, chargée d’étudier et de cartographier la frontière entre l’Asie et l’Amérique. L'équipage, lors de son retour d’Alaska en 1741, revient chargé de fourrures et d’autres richesses exotiques, qui ne tardent pas à attirer des colons et marchands russes, ainsi que des commerçants d’autres pays.

Le détroit de Béring, un espace convoité pour ses ressources

C’est le début d’une ruée sauvage vers les ressources énergétiques du détroit de Béring. Chasse à la baleine, aux phoques, aux morses et aux caribous, extraction minière soutenue à la recherche d’étain de pétrole ou d’or ; les pouvoirs publics russes et américains ne ménagent pas leurs efforts.

Bathsheba Demuth, spécialiste de l'histoire environnementale des régions arctiques russes et américaines, a travaillé sur la chasse aux animaux marins dans le détroit de Béring. Elle revient sur les pratiques des Yupiks : "La chasse à la baleine se fait collectivement, c'est une tâche sombre et difficile qui demande beaucoup d'humilité, c'est un acte que l'on entreprend uniquement pour survivre. Ensuite, toute la communauté vient aider à dépecer l'animal pour en sortir la graisse et la viande. Une baleine boréale est composée d'environ 45 % de graisse, on pourrait la comparer à une motte de beurre qui flotte. Les autochtones mangent cette graisse, s'en servent pour se réchauffer et en font également de l'huile qui est une très bonne source de lumière utilisée à très grande échelle."

Béring, "rideau de glace" durant le guerre froide

En 1867, la Russie cède l’Alaska aux États-Unis pour un prix dérisoire. Ce face-à-face physique et symbolique entre les mondes russe et américain devient une donnée géopolitique de poids au XXe siècle. Pourtant, si les idéologies des deux superpuissances s’opposent, leur manière de surexploiter les ressources du détroit tout en cherchant l’assimilation forcée des populations locales se révèle finalement assez semblable.

Comment raconter l’histoire du détroit de Béring à travers ses ressources énergétiques, convoitées et surexploitées au XXe siècle par deux superpuissances aux idéologies opposées ? Comment le contrôle de l’énergie a-t-il souvent été synonyme de contrôle des populations locales, et de destruction des paysages et des écosystèmes ?

Le Journal des sciences
11 min

Pour en parler

Bathsheba Demuth est historienne de l'environnement, spécialiste des régions arctiques russes et américaines dans la période contemporaine et professeure associée à l’université de Brown.
Elle a notamment publié :

Merci à Marguerite Capelle pour la traduction des propos de Bathsheba Demuth.

Références sonores

  • Extrait du film Au cœur de l'océan de Ron Howard, 2015
  • Archive de l'émission Les esquimaux d'Asie et l'Union soviétique : aux sources de l'histoire Inuit, France 2, 1981
  • Adaptation radiophonique de Moby-Dick d'Herman Melville, avec Michel Bouquet, RTF, 1955
  • Chanson La Complainte du phoque en Alaska de Félix Leclerc, 1975
  • Archive sur le pipeline d'Alaska, ORTF, 1973
  • Archive sur les retrouvailles entre les peuples de l'Alaska et de la Russie, JT de 13h, Antenne 2, 1988

Générique de l'émission : Origami de Rone

L'équipe