Gambetta démembré, dissection d’un mythe républicain : épisode 4/4 du podcast Histoires de récupérations politiques

Léon Gambetta, tableau de Louis Bonnat, 1888
Léon Gambetta, tableau de Louis Bonnat, 1888 ©Getty - Photo Josse / Leemage
Léon Gambetta, tableau de Louis Bonnat, 1888 ©Getty - Photo Josse / Leemage
Léon Gambetta, tableau de Louis Bonnat, 1888 ©Getty - Photo Josse / Leemage
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Personnage charismatique et populaire, Léon Gambetta incarne le modèle républicain. À sa mort, le sort réservé à sa dépouille - embaumée puis autopsiée jusqu'au démembrement - révèle l'aura de cette figure politique, qui fut l'objet de récupérations dans tous les sens du terme.

Avec
  • Jérôme Grévy
  • Anne Carol Professeur des universités à l’université d’Aix-Marseille.

Le 30 décembre 1882, le journal L'Union libérale nous rassure à propos de l’état de santé de Léon Gambetta : "L’état de M. Gambetta n’est pas devenu plus alarmant. Sauf quelque agitation, le malade a passé une bonne nuit. Les médecins pensent que la maladie sera longue". Perdu ! Gambetta meurt le lendemain, le 31 décembre 1882, à Sèvres. Oui, à Sèvres, ça c’est sûr, mais il est plus difficile de savoir où il a été enterré : les pièces de son corps ont été éparpillées façon puzzle, ici la tête, ici le bras, ici cerveau. Où est donc Gambetta ?

Gambetta ou l'incarnation du camp républicain

Léon Gambetta a écrit sa propre légende de son vivant et a cherché à forger un véritable mythe autour de sa personne. Meneur charismatique et populaire du camp républicain, il est l’incarnation de la Nation et de la République. Héraut de la Troisième République le 4 septembre 1870, président de la Chambre des députés de 1879 à 1881, puis président du Conseil et ministre des Affaires étrangères pendant deux mois, entre 1881 et 1882, il jouit d’une immense popularité.

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"Il passait pour un bambochard, raconte l'historienne Anne Carol. Une grande partie de la vie politique sous le Second Empire se déroule dans les cafés qui sont réputés comme des espaces libres de discussion. Gambetta était un très bon orateur, il avait pris des leçons d'expressivité auprès d'un ami comédien de théâtre. Il a aussi pu développer ses qualités d'orateur après la défaite (de la France face à la Prusse), en allant à la rencontre des Français en 1871 pour défendre la République".

Gambetta, une légende républicaine par-delà la mort

Le décès de Gambetta, survenu le 31 décembre 1882 alors qu’il est âgé de seulement quarante-quatre ans, suscite une vive émotion. Cette mort et les pratiques qui l’entourent contribuent à faire de son corps, et même de ses organes, de véritables reliques républicaines. "On prélève son cerveau (...) parce que Gambetta a été membre de la société d'autopsie mutuelle, qui se donnait pour but de recueillir les cerveaux des grands hommes et de vérifier si les localisations des parties du cerveau particulièrement développées correspondaient à des qualités elles aussi particulières", nous apprend Anne Carol. L'historien Jérôme Grévy ajoute : "C'est (aussi) une manifestation d'anticléricalisme républicain, puisque c'était une manière de nier la survivance au-delà de la mort (...). Ce dépeçage de la part de médecins et d'amis est une manière de dire qu'il n'y a pas besoin de continuer ce culte des morts, l'enveloppe charnelle n'est rien, ça n'est qu'un amas de cellules et on n'a pas lieu de mettre en place un quelconque culte de Gambetta. On le met en place, mais de manière différente".

En effet, la légende de Gambetta continue de s’écrire par-delà la mort et marque le point de départ d’une série de récupérations politiques, au sein de son propre camp mais aussi chez ses plus farouches ennemis.

Comment la légende de Gambetta a-t-elle été façonnée ? Pourquoi cette récupération politique excède-t-elle le champ de la gauche ? Comment expliquer l’étrange destin de ce corps sans vie devenu une véritable arène politique ?

Pour en parler

Anne Carol est professeure d’histoire contemporaine à l'université d’Aix-Marseille, membre de l’UMR Telemme et membre associée du Centre Alexandre-Koyré. Elle a notamment publié :

Jérôme Grévy est professeur d’histoire contemporaine à l’université de Poitiers. Il a notamment publié :

Sons diffusés dans l'émission

  • Archive sur la naissance de la Troisième République présentée dans Les Dossiers de l'écran sur Antenne 2 en 1980
  • Chanson Gambetta en ballon de 1870 interprétée par le trio Chanteclair
  • Archive de Pierre Dac et Francis Blanche à propos de l'embaumement sur Europe 1 en 1960
  • Lecture par Daniel Kenigsberg d'un extrait de La Vie et mort singulière de Gambetta de Pierre-Barthélémy Gheusi, paru en 1932
  • Archive sur le cerveau de Gambetta conservé au musée de l'Homme dans Dimanche Martin sur Antenne 2 le 3 janvier 1982
  • Lecture par Daniel Kenigsberg d'un article paru dans le journal La Croix le 1er février 1883

Générique de l'émission : Origami de Rone

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