Le Sofa d'Henri de Toulouse-Lautrec, 1894-1896, Metropolitan Museum of Art, New York
Le Sofa d'Henri de Toulouse-Lautrec, 1894-1896, Metropolitan Museum of Art, New York
Le Sofa d'Henri de Toulouse-Lautrec, 1894-1896, Metropolitan Museum of Art, New York ©Getty - Heritage Art / Heritage Images
Le Sofa d'Henri de Toulouse-Lautrec, 1894-1896, Metropolitan Museum of Art, New York ©Getty - Heritage Art / Heritage Images
Le Sofa d'Henri de Toulouse-Lautrec, 1894-1896, Metropolitan Museum of Art, New York ©Getty - Heritage Art / Heritage Images
Publicité
Résumé

La sexologie, sous le prisme d'un regard masculin et hétérosexuel, fait ses débuts au XIXe siècle. La science médicale relaie l’Église pour départager le bien et le mal sous les aspects de la santé et de la pathologie. Une fausse compréhension du désir féminin s'installe, relayée dans les romans.

avec :

Sylvie Chaperon (Historienne, professeure d’histoire contemporaine à l’Université de Toulouse 2 Jean Jaurès).

En savoir plus

Dans "Une autre étude de femme", une des Scènes de la vie privée, Honoré de Balzac écrit : "Que la femme française s’appelle femme comme il faut ou grande dame, elle sera toujours la femme par excellence." Il ajoute que "au besoin cette femme qui minaude, qui parade, qui gazouille les idées de messieurs tels et tels, serait héroïque". Désir, plaisir, consentement, viol, comment triomphe l’idée d’une fausse résistance féminine ? Comment s’impose l’idée qu’une femme dit non pour dire oui ? Pourtant, quand c’est non, c’est non !

La sexualité sous le regard médical

Au XIXe siècle, les discours juridiques, médicaux et littéraires se recomposent autour des thèmes du désir et du consentement. La sexologie naissante cherche à établir une frontière nette entre le normal et le pathologique, entre le coït conjugal et la sexualité perverse. L’inversion, l’impuissance, la nymphomanie ou encore la frigidité sont considérées comme autant d’afflictions pathologiques auxquelles les précurseurs de la sexologie prêtent des causes tantôt nerveuses tantôt psychologiques. Les malades se voient proposer la gamme de traitements typiques du siècle, de l’hypnose au régime strict en passant par les électrochocs et l’hydrothérapie.

Publicité

L'historienne Sylvie Chaperon remarque la vision péjorative de la sexualité des milieux populaires. "Le médecin est très souvent un bourgeois. Il a ses préjugés de genre, mais aussi ses préjugés sociaux. Il estime que les classes populaires sont plus 'portées sur la chose', vivent dans la promiscuité et que les femmes y ont moins de pudeur." À cela s’ajoutent de fortes projections racistes. "La médecine coloniale du XIXe siècle voit les populations africaines comme hypertrophiée sexuellement, avec une sexualité presque débridée et des organes génitaux, pense-t-on, très déformés par cette sexualité trop abondante."

La femme qui résiste, une invention du XIXe siècle

La sexualité saine est mesurée à l’aune du prisme masculin et hétérosexuel. Une femme n’est pas censée exprimer son désir, mais seulement le signifier à travers un ensemble de signes non-verbaux : un regard, un geste, une attitude… "Au XIXe siècle se met en place une image passive de la femme qui doit résister au plaisir. C'est un leitmotiv chez les médecins, développe Sylvie Chaperon. La femme 'bien' résiste à la tentation, est extrêmement pudique et doit être conquise. Le travail de séduction entrepris par les hommes doit être long et 'la femme' doit mettre tout le prix à son abandon".

Sylvie Chaperon détaille la perception genrée du désir et de la sexualité. "Le désir masculin prend une place énorme. Il y a d'ailleurs l’idée qu'on ne peut pas réprimer les pulsions masculines, que la chasteté masculine entraîne des problèmes de santé, ce qui justifie la prostitution." Les femmes, à l’inverse, n'ont pas ces pulsions. Elles sont plutôt associées à la maternité et, ainsi, désexualisée.

Les romans de mœurs reflètent ces conceptions et relaie une fausse compréhension du désir féminin et du consentement. Les hommes conquièrent les femmes, alors que ces dernières se contentent d’exprimer un consentement muet, voire de feindre le refus. La fausse prude, la femme qui résiste seulement par convention, devient un personnage archétypal.

"Le champ lexical de la guerre et la métaphore de la chasse, avec l'homme-prédateur et la femme-proie, sont très présents dans les textes, souligne Lucie Nizard, doctrice en littérature. Ça devient presque des catachrèses, c'est-à-dire des métaphores figées, qu'on n'entend plus tellement on a l'habitude de les utiliser." L’homme qui ne saurait pas décrypter les signes non-verbaux, qui aurait la bêtise de croire qu’une femme refuse sincèrement ses avances et finirait par se décourager passe pour un benêt qui a laissé passer sa chance.

Pourtant, au cours du siècle, certaines autrices font entendre des voix dissonantes en proposant un regard féminin sur le désir, le consentement et le plaisir… Comment les conceptions du désir, du consentement et du plaisir se recomposent-elles au XIXe siècle ? Comment le roman naturaliste s’imprègne-t-il du renouveau des savoirs médicaux ? Les discours normatifs sur la sexualité sont-ils exclusivement laissés aux hommes ?

Nos invitées

Sylvie Chaperon est professeure d’histoire contemporaine à l’Université de Toulouse 2 Jean Jaurès. Elle est spécialiste d’histoire du féminisme et de la sexualité. Elle a notamment publié :

Lucie Nizard est doctrice ès Littérature et civilisation françaises, ATER à l’IUT de Paris-Rives de Seine. En novembre 2021, elle a soutenu une thèse intitulée "Poétique du désir féminin dans le roman de mœurs français du second XIXe siècle (1857-1914)" sous la direction d'Éléonore Roy-Reverzy. Elle signe plusieurs articles dont :

Sons diffusés dans l'émission

  • Extrait : Madame Bovary, téléfilm de Claude Barma, adapté avec Gaston Baty et Jacques Chabannes, 1953
  • Archive : "Courtisanes, les jupons de la capitale" dans La Vie d'ici - France 3, 12 avril 2008
  • Extrait : clip de la chanson Balance ton quoi d'Angèle avec une saynète mettant en scène l'acteur Pierre Niney
  • Musique : "Froufrou", chanson de 1897 interprétée ici par Berthe Sylva
  • Musique : "Les nuits d'une demoiselle" par Colette Renard, 1964
  • Lecture par Sophie-Catherine Gallet : extrait de Madame Ducroisy de Marc de Montifaud, 1879, autrice dont le vrai nom est Marie-Émilie Chartroule de Montifaud
  • Archive : Michelle Perrot s'exprime sur l'intimité du corps dans Cabinet de curiosités - France Culture, 1997
Références

L'équipe

Xavier Mauduit
Production
Anne-Toscane Viudes
Collaboration
Jeanne Delecroix
Collaboration
Marion Dupont
Collaboration
Sophie-Catherine Gallet
Production déléguée
Maïwenn Guiziou
Production déléguée